La Société Française d’Ecologie et d’Evolution (SFE2) vous propose ce Regard de Lauriane Mouysset, économiste, directrice de recherche au CIRED, sur les scénarios territoriaux.

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Faire argument dans un scénario territorial :
modéliser, cartographier, éprouver

Lauriane Mouysset, Directrice de recherche CNRS, CIRED
lauriane.mouysset@cnrs.fr

Regard R134, édité par Anne Teyssèdre

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Mots clefs :  Scénarios territoriaux, biodiversité, modélisation bioéconomique, cartes mentales, participation, art et biodiversité, co-viabilité, transdisciplinarité, vivre ensemble

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Résumé

Éclairer une décision de politique publique sur la biodiversité suppose de produire un argument qu’un décideur, un électeur ou un habitant tiendra pour recevable, pas seulement pour techniquement juste. Cet article compare trois manières d’y parvenir dans les démarches de scénarios territoriaux : la modélisation algorithmique, la cartographie mentale, le dispositif sensible. Il discute ce que chaque langage capture et ce qu’il laisse hors de son champ, avant d’explorer leur articulation.

Introduction

Construire un scénario territorial face à la crise écologique suppose de répondre à une question difficile : qu’est-ce qui, dans un scénario, fait argument ? La question n’est pas anodine car tout modèle correctement construit, toute concertation correctement menée, toute démarche participative correctement animée peut prétendre à une forme de validité technique. Mais faire argument suppose davantage : être reçu, contesté, puis repris dans la décision collective qui engage l’avenir d’un territoire et de ses habitants.
Par exemple, pourquoi un décideur public, un agriculteur, un habitant, un électeur devraient-ils se soucier des populations d’oiseaux des champs plutôt que du seul revenu agricole, de la productivité ou de l’emploi ? Cette interrogation n’attend pas seulement une explication, sur les fonctions écologiques de ces oiseaux par exemple. Elle attend aussi une justification, c’est-à-dire une argumentation sensible sur les enjeux éthiques du déclin de l’avifaune.

Cet article propose d’examiner trois manières de produire les arguments dont la décision collective a besoin. Il s’agit de trois langages : la modélisation algorithmique, la cartographie mentale, le dispositif sensible. Chacun mobilise des outils, des objets et des normes de validité propres. Pour mieux comprendre leur différence, je les illustrerai avec un même cas, celui de la crise des milieux agricoles, et ouvrirai deux discussions : une première pour questionner ce que le langage permet effectivement d’explorer, et une seconde qui cherche à pointer du doigt ce qu’il laisse hors de son champ. Car c’est précisément dans cet écart que se trouve l’intérêt de l’articulation de ces différents langages, condition nécessaire pour aborder la biodiversité comme un objet de politique publique.

Le langage algorithmique

La modélisation algorithmique est un langage très établi dans les démarches de scénarisation, et largement mobilisé par les décideurs qui s’intéressent aux scénarios de biodiversité. Elle formalise les dynamiques d’un système socio-écologique puis est utilisée pour simuler des trajectoires dudit système, par exemple sous divers scénarios politiques et climatiques.

Pendant près de 20 ans, j’ai développé un modèle bioéconomique dans cette perspective. En vue d’étudier les populations d’oiseaux et leur cohabitation avec les activités agricoles en France, mon modèle couple des dynamiques de métapopulations d’espèces d’oiseaux agricoles avec des programmes micro-économiques d’agriculteurs en explicitant les processus biophysiques qui connectent les systèmes écologiques et sociaux. Différents scénarios de politique agricole, imposant plus ou moins drastiquement une extensification de l’agriculture à l’horizon 2050, sont explorés et chaque scénario est évalué à l’aune de trois familles de contraintes : la viabilité des populations d’oiseaux, celle du revenu des exploitations, celle des finances publiques.

La question que je pose au modèle est la suivante : existe-t-il des politiques agricoles qui satisfont simultanément toutes ces contraintes ? Oui, un tel ensemble de politiques agricoles, nommé noyau de viabilité par la théorie de la viabilité, est susceptible d’exister et il a une géométrie qu’il convient d’étudier (Figure 1). Dans mes recherches, il existe des politiques agricoles d’extensification modérée aptes à satisfaire les trois familles de contraintes simultanément, avec une probabilité de succès de 98 % à l’horizon 2050, contrairement aux politiques qui prévalaient au moment de l’étude et qui faisaient sortir les oiseaux du domaine viable autour de 2030. Le scénario déployant un usage soutenu des pesticides les faisait sortir plus rapidement encore, tandis que celui explorant une extensification intense de l’agriculture sur l’ensemble du territoire peinait du point de vue des finances privées et publiques.

Figure 1 — Noyau de coviabilité biodiversité-agriculture dans l’espace des incitations publiques. Probabilité qu’un couple d’incitations à l’extensification (τgrass : incitation aux prairies non intensives ; τcrop : incitation aux terres arables) satisfasse simultanément cinq contraintes bioéconomiques : indice d’avifaune commune (FBI), indice trophique (CTI), indice de spécialisation (CSI), revenu agricole et budget public. L’échelle de couleur va du rouge (probabilité nulle) au bleu (probabilité égale à 1). Le noyau bleu délimite les scénarios bioéconomiques recevables ; sa forme étroite et décentrée montre qu’il exclut la plupart des configurations possibles. D’après Mouysset L., Doyen L. & F. Jiguet (2014), Conservation Biology 28(1), 187-201 (Fig.2b).

Cet exemple rapide suffit pour saisir la valeur du langage algorithmique dans l’exploration des scénarios territoriaux. D’un côté, le scénario viable est ancré : il s’appuie sur des données observées, des relations causales validées, des hypothèses explicites. De l’autre, il est contestable variable par variable. Tout ce qui est supposé pour que les équations puissent être posées ainsi que tout ce qui est calculé pour que le modèle puisse tourner peut être discuté : les acteurs de terrain comme les chercheurs peuvent reprendre les hypothèses, demander à changer un seuil ou exiger qu’on intègre une variable manquante. Loin d’être un oracle, le modèle est donc un objet de discussion dont la traçabilité empirique et théorique fait la force.

Néanmoins, la viabilité d’une population d’oiseaux se calcule sans que ne soit jamais mentionné pourquoi un décideur, un électeur, un agriculteur devraient préférer un monde avec des alouettes dans les champs à un monde qui en serait dépourvu. Les modélisateurs informent sur les futurs possibles sans jamais dire lequel choisir, ni explorer les raisons de ces choix. Cette limite est connue des modélisateurs, et elle est souvent traitée comme un point aveugle assumé, voire comme une vertu de neutralité.
Cette neutralité supposée produit néanmoins un effet de bord : les raisons pour lesquelles certaines contraintes méritent d’être respectées s’éclipsent au profit d’une discussion technique sur les paramètres et les variables, qui devient peu à peu l’unique espace de contestation possible. Faute de pouvoir formaliser la raison d’être du choix, l’enjeu politique du vivre ensemble sur un territoire, lorsqu’il est étudié par le langage algorithmique, prend ainsi le risque de se transformer en défi technique. Et ce glissement a un coût implicite : il restreint l’argumentation aux acteurs qui maîtrisent le formalisme mathématique et algorithmique.

Le langage cartographique

Les cartographies mentales forment un tout autre langage, plus utilisé dans les débats locaux, quand les modèles dominent aux échelles nationales et internationales. Le terme recouvre une famille de techniques de formalisation participatives : cartes cognitives floues, cartes heuristiques, réseaux bayésiens. Toutes partagent un même geste : éliciter, auprès des acteurs d’un territoire, les variables qui comptent pour eux et les relations causales qu’ils mettent entre ces variables. Le résultat est un graphe (nœuds, arêtes, poids) qui peut être analysé et comparé à d’autres graphes. Il est aussi formel qu’un modèle bioéconomique, à la différence près que le formalisme s’appuie sur des dires.

Reprenons l’exemple des oiseaux en plaines agricoles et déployons-le pour saisir les contours de ce second langage. Des cartographies pourraient être élicitées auprès d’agriculteurs en activité, de naturalistes et d’habitants non agriculteurs coexistant sur le même territoire. On obtiendrait trois graphes partageant peu de nœuds communs. Chez les agriculteurs, les nœuds centraux seraient probablement la qualité des sols, l’équilibre des aides, la transmission des exploitations. Chez les naturalistes, le nœud central serait la biodiversité, les oiseaux donc, l’agriculture n’y apparaissant qu’incidemment. Chez les habitants non agriculteurs, le paysage et le cadre de vie structureraient le graphe.

La superposition de ces trois représentations permettrait une lecture des scénarios différente de celle produite par le modèle vu dans la section précédente. Le scénario d’intensification agricole serait probablement inacceptable pour les habitants car il dégraderait leur cadre de vie. À l’inverse, le rééquilibrage des aides en vue d’une extensification modérée s’avérerait être un scénario probablement compatible avec les trois graphes.

Je n’ai pas moi-même mis en œuvre cette méthode : je reprends un exemple à titre illustratif, pour matérialiser le type de résultats que ce langage produit à partir des travaux de Vasslides & Jensen (2016) sur la lagune de Barnegat Bay dans le New Jersey (Figure 2). Ces auteurs ont élicité les cartes cognitives floues de quatre groupes d’acteurs (scientifiques, gestionnaires, ONG environnementales, résidents) puis ont simulé un scénario de développement réduit. La carte agrégée fait apparaître les nœuds les plus centraux et leurs liens pondérés (Fig.2a). Le même scénario, projeté dans les cartes de chaque groupe, donne des prédictions divergentes sur plusieurs variables, notamment la valeur économique (Fig. 2b).

Figure 2 — Cartographie cognitive floue appliquée à un socio-écosystème côtier (Barnegat Bay, New Jersey). (a) : Modèle conceptuel communautaire agrégé : les douze nœuds de centralité supérieure à 1 sont représentés ; la taille des nœuds est proportionnelle à leur centralité, les traits pleins signalent une interaction positive, les traits pointillés une interaction négative. (b) : Variations relatives prédites par la carte de chaque groupe d’acteurs lorsqu’on contraint la variable « development » à un niveau bas : scientifiques (vert), gestionnaires (cyan), ONG environnementales (violet), résidents locaux (rouge), modèle communautaire agrégé (jaune). Certaines variables font consensus (nutriments, pollution baissent pour tous) ; d’autres divergent nettement, en particulier la valeur économique de la baie, qui progresse pour les gestionnaires mais recule pour les ONG et les résidents. D’après Vasslides J. M. & O. P. Jensen (2016), Journal of Environmental Management 166, 348-356, Figures 2 et 4.

Il est intéressant de remarquer que ce langage cartographique, comme le langage algorithmique, n’identifie pas le scénario optimal au sens économique ; il cerne plutôt les scénarios acceptables.

Trois contributions structurent néanmoins le geste cartographique de manière originale. D’abord, ce langage formalise la pluralité des regards sans la réduire à une moyenne, ni l’uniformiser. Ensuite, il implique les acteurs au cœur de la représentation du territoire qu’ils habitent. Ils ne sont plus de simples destinataires d’une expertise mais en deviennent co-producteurs. Enfin, il apporte une première réponse à la question du pourquoi : les oiseaux des plaines méritent d’être préservés parce qu’ils ont de la valeur pour certains acteurs identifiables, que cette valeur soit instrumentale, intrinsèque ou relationnelle.

Ce langage demeure déterminé par deux limites importantes. La première tient à la connaissance des acteurs interrogés. Par construction, les cartographies enregistrent ce que les acteurs perçoivent et savent de leur environnement, que ce savoir vienne de leur expérience directe ou de leur culture scientifique. Elles sont donc aveugles à ce que l’ensemble des acteurs interrogés ignorent ou ne prennent pas en considération du fait d’une temporalité, d’une géographie ou d’une complexité qui restent difficiles à appréhender à l’échelle des individus : ce pourrait être le cas de l’état des réseaux des eaux souterraines, de la contribution du territoire au réchauffement global, ou de son insertion dans les chaînes d’approvisionnement alimentaire mondiales. Ces interdépendances tendent à être invisibilisées dans les cartes mentales.

La seconde limite est d’ordre sociopolitique. Superposer trois graphes en les traitant comme s’ils avaient la même légitimité sociale revient à effacer ce que l’on sait par ailleurs des rapports sociaux : les agriculteurs ont la terre, les naturalistes ont un certain savoir écologique, les habitants ont les votes. Autrement dit, additionner les cartes mentales sans tenir compte de qui les porte revient à conclure qu’un scénario est acceptable pour tous, alors qu’il ne l’est guère pour ceux qui n’ont pas les moyens d’imposer leur refus. Si ce n’est évidemment pas aussi tranché dans la réalité, il existe toutefois des asymétries que la cartographie tend à gommer au profit d’une équivalence formelle qui flatte la démocratie sans la servir.

Le langage sensible

Bien qu’il tende à se développer depuis quelques années, le troisième langage reste, à ma connaissance, le moins présent dans les démarches scientifiques. Il mobilise généralement des dispositifs sensibles, souvent d’inspiration artistique et entend faire un pas de côté par rapport aux langages scientifiques plus standards.
Car avant que l’agriculteur ne nomme la qualité des sols comme nœud central de son graphe, ou avant que le naturaliste ne défende la valeur des oiseaux, il existe une façon de pondérer le présent et l’avenir, le local et le global, l’humain et le non-humain, le visible et l’invisible. La représentation d’un territoire, avant qu’elle ne soit modélisée ou cartographiée, est déjà le résultat d’une manière de penser. Et cette manière de penser qui dépend d’une culture et d’une histoire personnelle et collective précède les dires. Des façons de voir le monde structurent ainsi les données tout en restant absentes de leurs mesures. Le langage sensible est un levier pour les rendre perceptibles.
C’est dans cette perspective que j’ai développé un dispositif hybride mêlant art et numérique, présenté au public sous la forme d’une installation, dans une galerie d’art contemporain (Figure 3). Les visiteurs étaient invités à répondre à un questionnaire qui ne portait ni sur la biodiversité, ni sur l’agriculture, ni sur les politiques publiques. Les questions interrogeaient la manière d’aborder un problème et de traverser une idée. À partir de ces réponses, le dispositif art-science générait pour chaque participant une forme géométrique singulière donnant corps à ce qui se passe avant même que la pensée ne se forme.

Fig.3 — Installation Forme de pensée, exposée à Voltes Geste en avril 2026. (a) Dispositif mobile du questionnaire, accessible par QR code depuis la salle. (b) Vue latérale de l’installation lors du premier jour. (c) Vue de face le second jour, lorsque la projection prend forme au-dessus du buste numérique. (d) Agora finale, combinant les formes géométriques générées à partir des réponses des 190 participants. Dispositif, photographies et crédits : Lauriane Mouysset, 2026.

Dans ce dispositif, qui pourrait aisément être appliqué à des acteurs d’un territoire en réflexion sur la crise écologique qui le traverse, l’être humain devient le point d’entrée par lequel toutes les préférences économiques ou morales qui calibrent les modèles et tous les dires qui organisent les cartographies prennent forme.

L’apport principal du langage sensible tient alors en ceci : approcher la structure mentale inconsciente des citoyens qui forment un collectif catalyse une pensée qui peut aller au-delà de ce qui avait été imaginé jusque-là. Et ce dépassement est aujourd’hui essentiel face à une crise écologique devant laquelle les cadres de pensée habituels semblent à bout de souffle.
Mais comme les deux précédents, ce langage possède ses propres limites. La première est évidente : un tel dispositif n’a rien d’opérationnel. Il ne désignera aucune trajectoire agricole, aucun scénario de politique publique à mettre en œuvre, et il ne hiérarchisera évidemment pas les structures mentales qu’il révèle.

Son pouvoir est d’un autre ordre : il rend impossible une décision qui prétendrait s’adresser à une pensée unique. Il montre que toute décision devra embrasser et s’adresser, d’une façon ou d’une autre, à cette diversité des manières de penser, en plus de la diversité des représentations du territoire, appréhendées dans les langages algorithmique et cartographique.

La seconde limite est plus retorse. Le dispositif sensible transforme ce qu’il montre en spectacle. On regarde l’agora comme on regarde un coucher de soleil : avec émotion, avec admiration peut-être, avec l’impression d’avoir vécu quelque chose. Puis on passe à autre chose. Si la créativité artistique n’induit pas une réflexion ou un débat chez le public, le dispositif n’aura produit qu’une émotion de plus.

Trois engagements complémentaires

Les trois langages passés en revue s’engagent dans des terrains différents pour tenter d’argumenter sur la biodiversité dans les scénarios territoriaux.

La modélisation permet d’évaluer la viabilité bioéconomique du scénario proposé : identifier le seuil au-delà duquel le système bascule, chiffrer le coût de la trajectoire choisie, évaluer la cohérence des contraintes dans le temps. Elle excelle là où il faut quantifier et tracer.
La cartographie s’engage à tenir la légitimité sociale de ce scénario : assurer la pluralité des regards, prendre en compte ce qui est acceptable pour les acteurs du territoire, et surtout les impliquer dans la définition même de leur lieu de vie. Elle excelle là où il faut organiser des dires sans les écraser.

Le dispositif sensible questionne la lucidité cognitive des acteurs : reconnaître que toute décision se prend dans un certain rapport au monde, dont les protagonistes ne sont pas toujours conscients, et que ce rapport déborde ce que les deux premiers langages savent enregistrer tout en lui préexistant. Il excelle là où il faut rendre visibles des structures mentales que ni les données ni les dires ne capturent.

Chacun de ces engagements vient avec un angle mort que les deux autres permettent de combler. Un scénario qui assure la viabilité bioéconomique sans la légitimité sociale est techniquement juste et politiquement mort. C’est l’expérience faite par toutes les démarches d’experts qui peinent à se traduire en politique publique, quelle que soit la qualité de leur formalisation. Un scénario qui assure la légitimité sociale sans la viabilité bioéconomique est validé démocratiquement mais intenable écologiquement ou économiquement. C’est le risque des démarches participatives lorsqu’elles ne sont pas adossées à une analyse rigoureuse des dynamiques du système. Un scénario qui assure ces deux requis sans lucidité cognitive s’enferme dans sa propre logique. Il ne s’adresse, sans le savoir, qu’aux participants dont la structure mentale ressemble à celle de ses concepteurs.

Soulignons que la complémentarité de ces trois langages ne se réduit pas à leur juxtaposition. Convoquer successivement un modèle mathématique, une cartographie et un dispositif artistique ne suffit pas si chacun reste enfermé dans son régime propre : tout l’enjeu se situe alors dans l’articulation pratique des trois approches.

Conclusion : un chantier d’articulations

Reste à apprendre à les faire dialoguer en pratique. Dans quel ordre les convoquer ? À quel moment d’une démarche territoriale chacun trouve-t-il sa place ? Comment faire dialoguer un noyau de viabilité et une cartographie de représentations sans que l’un n’écrase l’autre ? Comment éviter qu’une agora qui dit la diversité des pensées ne se transforme en simple contemplation, déconnectée de la décision ?

Ces questions ne disposent pas encore de protocoles. Elles dessinent l’un des chantiers intellectuels des prochaines années pour les recherches sur la biodiversité et les scénarios territoriaux. Le chantier n’est pas celui d’une discipline nouvelle, ni d’un méta-langage qui surplomberait les trois, mais d’une intelligence pratique de l’articulation, à inventer dans les projets eux-mêmes.

Pour l’heure, des questions peuvent guider l’évaluation d’une démarche de scénarios territoriaux. Sur la viabilité bioéconomique des scénarios proposés : la démarche nomme-t-elle les seuils écologiques qu’elle protège et le prix de la trajectoire qu’elle défend ? Sur leur légitimité sociale : à quel moment de la démarche les acteurs sont-ils devenus co-constructeurs, et de quoi précisément ? Et sur leur lucidité cognitive : qu’est-ce que la démarche rend visible que les acteurs ne voyaient pas avant, en particulier les structures de pensée dans lesquelles leurs arguments se forment, et qu’est-ce qu’elle continue de ne pas voir ?

Remerciements:

Je remercie la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité pour son invitation à donner la conférence introductive de la journée Scénarios territoriaux et trajectoires de transition du 19 mai 2026, à l’origine de ce Regard. Grand merci également à Anne Teyssèdre pour sa relecture et ses conseils très constructifs, qui ont permis d’enrichir cet article.

Bibliographie

  • Aubin J.-P., 1991. Viability Theory. Boston, Birkhäuser.
  • Gray S. A., Zanre E. & S. R. J. Gray, 2013. Fuzzy cognitive maps as representations of mental models and group beliefs. In E. I. Papageorgiou (ed.), Fuzzy Cognitive Maps for Applied Sciences and Engineering. From Fundamentals to Extensions and Learning Algorithms. Berlin, Springer, 29-48.
  • Halbrendt J., Gray S. A., Crow S., Radovich T., Kimura A. H. & B. B. Tamang, 2014. Differences in farmer and expert beliefs and the perceived impacts of conservation agriculture. Global Environmental Change 28, 50-62.
  • Larrère C. & R. Larrère, 2015. Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique. Paris, La Découverte.
  • Mouysset L., 2026. Visualisation, visibilisation : les deux sens de l’art-science. AOC, 8 septembre 2026. https://aoc.media/opinion/2026/09/08/visualisation-visibilisation-les-deux-sens-de-lart-science/
  • Mouysset L., Doyen L. & F. Jiguet, 2014. From population viability analysis to coviability of farmland biodiversity and agriculture. Conservation Biology 28, 187-201.
  • Özesmi U. & S. L. Özesmi, 2004. Ecological models based on people’s knowledge. A multi-step fuzzy cognitive mapping approach. Ecological Modelling 176, 43-64.
  • Tversky A. & D. Kahneman, 1981. The framing of decisions and the psychology of choice. Science 211, 453-458.
  • Vasslides J. M. & O. P. Jensen, 2016. Fuzzy cognitive mapping in support of integrated ecosystem assessments: developing a shared conceptual model among stakeholders. Journal of Environmental Management 166, 348-356.

Regards connexes :

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Article édité  et mis en ligne par Anne Teyssèdre


 

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