Le 7e colloque international du CIST, coordonné par Sylvia BRUNET, Grégoire FEYT, Eric MAGNIN et Géraud MAGRIN, se tiendra sur le campus Condorcet (Aubervilliers) du 6 au 8 décembre 2027

En réponse à la crise environnementale globale et aux apories du développement durable, la notion de transition s’est diffusée comme un paradigme central des politiques publiques, en dépit de – ou grâce à – son caractère flou et sa labilité au gré de son usage par une grande diversité d’acteurs. Alors que les transitions sont souvent pensées de manière sectorielle et segmentée, le territoire a pu apparaître comme un cadre intégrateur promettant de synchroniser des dynamiques sectorielles, des jeux d’acteurs et des logiques scalaires très divers (Compagnonne et al., 2022), permettant de donner corps à LA transition à partir de transitions multiples (Renouard et al., 2020). Or le dépassement de l’ère de la mondialisation néolibérale, dont l’Accord de Paris semblait symboliser les avancées collectives, par un nouveau moment marqué par une succession de crises et une profonde polarisation géopolitique, interroge à la fois le devenir des transitions, celui des dynamiques de transition dans les territoires, et la manière dont celles-ci pouvaient constituer un catalyseur de changement multidimensionnel.
S’il n’existe pas de théorie générale scientifique de la transition (Tapia, 2001), cette notion a été largement utilisée (voir par exemple Canning et al., 2015 ; Rolland et al., 2017) pour modéliser dans le temps des dynamiques sociales, techniques ou productives affectant des domaines aussi divers que la démographie, l’énergie, l’alimentation, les mobilités, le peuplement – l’urbanisation s’inscrivant aussi dans ce schéma de transition universelle – ou l’économie (Lewis, 1954), la vision dominante du développement héritée de Rostow (1960) étant bien une pensée de la transition. Plus récemment, au cours des décennies 1990 et 2000, la notion de « transition vers l’économie de marché » a été mobilisée pour penser le changement de système économique en Europe centrale et orientale. Cette conception téléologique du passage d’un équilibre à un autre, d’un état initial connu à un état final également déterminé, a été largement critiquée (Chavance, 1990 ; Koleva & Magnin, 2017). La faible prise en compte des implications des différences de niveau de développement entre territoires a été soulignée (Magrin & Ninot, 2020). Toutefois, peu de propositions ont théorisé le concept (Elzen et al., 2004). Celles de Geels (2001) et Loorbach (2007) invitent par exemple à saisir, à différentes échelles ou niveaux territoriaux, les processus qui déclenchent et orientent les transitions… ou du moins des changements (voir Congrès SFSIC Rennes, 2025).
Alors que l’Anthropocène est associé à une instabilité et à une perte d’équilibre dans les interactions entre sociétés et milieux (Bonneuil & Fressoz, 2013 ; Groupe Cynorhodon, 2020), la notion de transition (déclinée en particulier autour des enjeux énergétiques et des enjeux connexes comme ceux de l’alimentation, des déchets, du numérique, des mobilités) propose des cheminements rassurants permettant de renouer avec des équilibres en apparence plus maîtrisables (Padovani & Lysaniuk, 2019 ; Renouard et al., 2020). Cela étant, ce nouveau paradigme clé d’action publique, qui tend à remplacer un développement durable usé par ses apories (Rist, 2007 ; Chartier & Rodary, 2016), pèche par sa dimension sectorielle et ses difficultés d’ancrage dans la société et dans l’espace, autrement dit dans les territoires : les objectifs de réduction de CO2, définis par secteurs et aux échelles globale ou nationales, peinent à être appropriés par les acteurs des territoires, alors même que les outils classiques de la planification sont remis en cause par la complexité croissante d’un monde toujours plus incertain. Les normes sous-jacentes aux modèles de transition véhiculés par les acteurs globaux (institutions internationales, firmes mondiales) ne sont pas à l’abri des fractures entre pays des Nords et du Sud global, et au sein de celui-ci (Magrin & Ninot, 2020). De même, à l’échelle de l’UE, le Pacte vert pour l’Europe ou encore le Plan pour la relance en Europe constituent des outils pour la transition climatique / énergétique ou numérique dans les territoires susceptibles d’être questionnés tant dans leurs objectifs que dans les modalités pratiques de leur mise en œuvre et leurs conséquences sur les territoires.
Ainsi, face aux problèmes constatés et aux enjeux identifiés, mais également du fait d’une pression sociale et d’obligations réglementaires et normatives croissantes, les collectivités territoriales se retrouvent en première ligne pour mettre en œuvre LA transition. Cependant faute de cadre conceptuel et opérationnel pour penser et conduire une telle transition, elles n’ont le plus souvent d’autre choix que de s’attacher à DES transitions (énergétique, numérique, alimentaire, voire démocratique…) dans une approche scientifiquement, professionnellement et politiquement sectorielle et, qui plus est, du fait de l’absence de structuration scientifique commune ou partagée au sein de la sphère territoriale, avec une approche locale (voir par exemple Cantillon, 2023). Dans ce contexte, les sciences dites « dures » tout comme celles de l’ingénierie se mobilisent de plus en plus pour proposer des réponses ou ouvrir des pistes spécifiques à une thématique et à des domaines d’action. Néanmoins, pour essentiels que soient ces travaux et leurs déclinaisons pratiques, on peut raisonnablement considérer que leur juxtaposition ne pourra pas à elle seule permettre d’aller dans le sens de LA transition. En effet, le territoire en tant que cadre, objet et sujet intégrateur de problématiques extrêmement diverses par leurs natures, échelles, temporalités, métiers et acteurs concernés, mais également les territoires, cette fois-ci au sens des structures politiques et/ou opérationnelles, elles-mêmes tout aussi diverses, ne sont pas outillés pour penser et conduire LA transition en intégrant et articulant des expertises scientifiques partielles, disjointes, voire susceptibles de produire des effets contradictoires.
Or depuis quelques années de puissants vents contraires affaiblissent les agendas de transition. Depuis le milieu de la décennie 2010, l’horizon d’une mondialisation néolibérale, dont les progrès des régulations multilatérales (financières, environnementales, Droits de l’Homme, démocratie, numériques, etc.) semblaient, malgré leurs limites, dessiner des horizons favorables aux transitions, s’évanouit. Les effets des crises successives (crise de la dette, Covid-19, guerre en Ukraine, crise démocratique avec la montée de l’extrême-droite et de l’illibéralisme) sont renforcés par la polarisation du champ politique. L’incertitude n’entoure plus seulement le rythme des transitions : elles sont contestées dans leur fondement même. Dans le champ emblématique de l’énergie, la compétition pour les ressources remplace les ambitions de sobriété et de substitution des énergies renouvelables aux énergies fossiles. Au mieux, les solutions technosolutionnistes fleurissent, sans considérer une remise en cause profonde des systèmes de production. Les sources d’énergies s’empilent, sans transition (Fressoz, 2024) ; leurs acteurs s’affrontent, les territoires subissent. Partout, un profond mouvement de retour en arrière affaiblit les arènes multilatérales et menace de vider de leur substance les régulations qu’elles portaient. La mue du climatoscepticisme se décline dans les territoires, sous forme de résistances aux tentatives de mise en œuvre de la transition, ou d’un détournement de la notion qui la détourne de son sens initial. Le repli sur soi des Nations et des identités s’accompagne d’un technobrutalisme néolibéral, incarné par l’alliance de D. Trump et de la Tech aux États-Unis. Si ce dernier a pris ses distances avec le néolibéralisme, son positionnement idéologique mêle en un équilibre instable national-populisme (protectionniste) et techno-libertarianisme de la tech.
Une triple ambition

Ce colloque du CIST vise ainsi une triple ambition en croisant enjeux de transition, territoires et crises globales contemporaines.
Il s’agit premièrement de contribuer à la réflexion sur le concept et les phénomènes de transition au sens large, conçus de manière non réductionniste et systémique comme une dynamique contradictoire de changement traversée par des crises, conduisant à une transformation progressive et en profondeur du capitalisme, dont l’issue reste indéterminée. Ces transformations se produisent aux différents niveaux d’échelle, local, régional, national et international.
L’articulation des échelles et des niveaux d’analyse représente alors une deuxième ambition, qui suppose une réflexion méthodologique, théorique et empirique. Comment penser le passage et les interactions entre le niveau microsocial des comportements des acteurs individuels au niveau local et le niveau macrosocial d’une société nationale, voire le niveau supranational dans le cas de l’Union européenne ou d’autres organisations internationales intégrées.
Le troisième point est indissociablement lié aux deux autres car il met en jeu les acteurs aux différents niveaux d’échelle. Les acteurs de la société civile multiplient les initiatives et les innovations dans les territoires au niveau local. Ils sont confrontés au problème de la gouvernance des communs, à la formation de conflits et de compromis avec les collectivités publiques et les organisations marchandes, mais aussi avec les instances nationales ou européennes. Un des enjeux de ces alternatives réside justement dans la possibilité de se diffuser et d’avoir un effet transformateur au niveau macrosocial.

Cette triple ambition permet de dessiner quelques axes appelés à structurer les débats :
– le peuplement des territoires, les mobilités et modes de vie en rapport aux transitions (écologique, numérique, énergétique, etc.)
– les politiques publiques de transition dans les territoires
– les évolutions du droit de l’aménagement territorial liées aux transitions climatiques et énergétiques
– les initiatives d’en bas et les mobilisations en faveur des transitions
– les résistances face aux dynamiques de transition
– les dimensions scalaires (local / global et global / local) de l’effet papillon
– les rapports de pouvoir et de domination autour des transitions dans les territoires, à différentes échelles :
o au niveau très local des différents acteurs et entre habitants en rapport aux crises et aux transitions (agriculteurs vs néoruraux, conflits autour de la secondarisation du parc de logements et de la hausse des prix de l’immobilier dans certains territoires, conflits autour de la transition mobilitaire, etc.)
o selon des logiques Nord-Sud et en prenant en compte la nouvelle géopolitique multipolaire
– la diffusion de modèles (énergétiques, agricoles, etc.) de transition et leurs enjeux…

Comment les transitions dans les territoires sont-elles affectées par les dynamiques politiques et juridiques globales ? Sont-elles susceptibles de les influencer en retour ? Dans quelle mesure les réalités territoriales sont-elles prises en compte dans les dynamiques sectorielles engagées au nom des transitions ? Quels sont les freins à la territorialisation des politiques de transition ? Quelles résistances les changements réalisés au nom de la transition soulèvent-ils ? Où, en quoi et pour qui la transition continue-t-elle à constituer un horizon mobilisateur ? Dans quelle mesure certains types de territoires parviennent-ils à s’imposer comme des contre poids, voire des contre-pouvoirs, face aux logiques de course en avant / retour en arrière ?
C’est à cet ensemble de questions que ce colloque entend proposer des éléments de réponse, dans une perspective systémique favorisée par le dialogue entre sciences sociales.

Exemples de session : Ruralités et territoires au prisme des transitions (agrialimentaire, mobilitaire) ; Géopolitique des transitions et territoires ; Ressources naturelles et transitions des territoires

Références
Bonneuil C., Fressoz J.-B., 2013, L’événement anthropocène. La terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 304 p.
Canning D., Raja S., Yazbeck A.S. (dir.), 2015, Africa’s Demographic Transition. Dividen or Disaster?, AFD, The World Bank, Washington D.C., 182 p.
Chartier D., Rodary E. (dir.), 2016, Manifeste pour une géographie environnementale, Paris, Presses de Sciences Po.
Chavance B., 1990, « Quelle transition pour quelle économie de marché dans les pays de l’Est ? », Revue française d’économie, 5(4), automne.
Compagnone C., Caron P., Beau R., Hubert B., Magrin G., Mathis C. F., Renouard C., 2023, Regards indisciplinés des SHS, Paris, Les Liens qui libèrent, 144 p.
Congrès SFSIC Rennes 2025 (Société française des sciences de l’information et de la communication), « Transition(s) », université Rennes 2, 18-20 juin 2025.
Elzen B., Geels F.W., Green K. (dir.), 2004, System Innovation and the Transition to Sustainability: Theory, Evidence and Policy, Northampton, Edward Elgar Publishing Ltd.
Fressoz J.-B., 2024, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil.
Geels F.W., 2002, « Technological Transitions as Evolutionary Reconfiguration Processes: A Multi-Level Perspective and a Case-Study », Research Policy, n° 31, 39 p.
Groupe Cynorhodon, 2020, Dictionnaire critique de l’Anthropocène, Paris, CNRS éd., 925 p.
Koleva P., Magnin E., 2017, « Économie et discordance des temps. L’exemple de la transition post-socialiste en Europe centrale et orientale », Multitudes, 69(4), p. 82-90.
Lewis W.A., 1954, « Economic Development with Unlimited Supplies of Labour, The Manchester School of Economic and Social Studies », Vol. 22, p. 139-191, in Hollis Chenery & T.N. Srinivasan (dir.), Handbook of Development Economics, Elsevier.
Loorbach D., 2007, Transition Management: New Mode of Governance for Sustainable Development, International Books, 432 p.
Magrin G., Ninot O., 2021, « Transitions et développement en Afrique : un continent d’incertitude », Bulletin de l’association de géographes français. Géographies, 97(4), p. 395-411.
Padovani F., Lysaniuk B. (dir.), 2019, La gestion des transitions. Anticiper, subir, réagir, planifier, Paris, L’Harmattan, 274 p.
Renouard C., Beau R., Goupil C., Koenig C. (dir.), 2020, Manuel de la Grande transition. Former pour transformer, Paris, Campus de la Transition–Les liens qui libèrent, 447 p.
Rist G., 2007, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 483 p.
Rolland L., Volin A., Coudroy de Lille L., Honegger A., 2017, « Les géographes français et la transition : une étude du changement spatio-temporel », in A. Grisoni & R. Sierra (dir.), Nachhaltigkeit und Transition: Konzepte, Frankfurt, Campus Verlag, p. 297-321.
Rostow W.W., 1962, Les étapes de la croissance économique, Paris, Seuil, 200 p.
Tapia C., 2001, « Éditorial », Connexions, n° 76, p. 7-13.

Calendrier prévisionnel
– 13 mai 2026 : date limite de soumission des propositions de session, à envoyer exclusivement par email à cist2027@sciencesconf.org
– courant juin 2026 : réponses du comité scientifique
– octobre-décembre 2026 : appel à communications, exclusivement via le site internet du colloque
– mars-avril 2027 : sélection finale et montage du programme
– 6-8 décembre 2027 : 7e colloque du CIST au campus Condorcet

Informations complémentaires (modalités de réponse, évaluation…)
https://cist.cnrs.fr/events/aas-cist2027-les-transitions-des-territoires-face-aux-crises-globales-contemporaines/

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