La Société Française d’Ecologie et d’Evolution (SFE2) vous propose ce regard de Frédéric Jiguet, Professeur et chercheur en Biologie de la conservation au Muséum national d’Histoire naturelle, sur l’alimentation et la dynamique de populations des corneilles urbaines.

Cet article est une version légèrement modifiée, adaptée pour ces Regards, d’extraits des chapitres 4 et 5 du livre Vivent les Corneilles de Frédéric Jiguet paru chez Actes Sud en janvier 2024.Cf http://www.actes-sud.fr/catalogue/nature-et-environnement/vivent-les-corneilles

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Regard sur l’alimentation et la dynamique de population des corneilles urbaines 

Frédéric Jiguet, Professeur au Muséum national d’Histoire naturelle

Regard R118, édité par Anne Teyssèdre

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Mots clefs : Corneilles noires, comportement, alimentation, dynamique de population, science participative, préservation de la biodiversité, écosystèmes, ville, interactions, effet du confinement.

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Fig.1a : Couverture du livre de F. Jiguet, 
Ed. Actes Sud, janvier 2024.

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Introduction

Une des nuisances reprochées de manière récurrente aux corneilles urbaines est leur propension à vider les poubelles de la voie publique sur les trottoirs, quand elles y cherchent de la nourriture. L’alimentation des corneilles en ville repose en effet beaucoup sur leur accès à nos restes alimentaires, sur les lieux de pique- nique et de déjeuners extérieurs. Elles viennent ainsi quémander des miettes devant les bancs amicaux, ou se précipitent sur les pelouses dès que les groupes scolaires ont fini leur pause, sûres d’y découvrir au moins des éclats de chips. Pour trouver leur pitance, elles ont même pris l’habitude de faire les poubelles.

C’est devenu plus facile depuis le début des années 2000 et l’utilisation systématique, pour des raisons de sécurité, de sacs transparents simplement suspendus à une armature sur la voie publique. Il est ainsi très simple, pour une corneille, de repérer de la nourriture dans un sac, de le percer, et de retirer du sac tout ce qui va lui permettre d’accéder à la nourriture convoitée. […] La table des corneilles est donc, en partie, notre poubelle. La crise sanitaire qui éclate début 2020 va permettre de quantifier le rôle de cette alimentation ordurière.

 

Une situation expérimentale inédite

Fig.1b : Dessin de Guillaume Reynard
(p.45 du livre de F. Jiguet )

Avec la fermeture des restaurants, des parcs et jardins, des écoles, le premier confinement de 2020 va priver les corneilles de poubelles pleines. Plus de pique-nique de sorties scolaires : les enfants font l’école à la maison. Plus de frites dont les emballages sont si repérables dans les poubelles publiques en sac plastique. Plus de pause déjeuner au parc pour les travailleurs qui sont en télétravail. Le robinet de la junk food s’arrête net, d’un coup : une véritable situation expérimentale pour comprendre l’importance des poubelles pour nourrir les milliers de corneilles urbaines.

Des corneilles sont baguées depuis 2015, et les milliers d’observations ultérieures d’individus marqués, ici ou là, constituent des histoires de vie que l’on peut analyser, avec des modèles mathématiques élaborés, spécifiques, permettant d’estimer la survie des oiseaux (voir l‘encart ci-dessous). Pour étudier l’effet des confinements sur la survie des corneilles parisiennes, nous avons d’abord établi les histoires de vie de toutes les corneilles baguées de 2015 à 2022, soit près de 900 individus, avec une valeur (0 ou 1) par saison (été, automne, hiver, printemps), en ajoutant comme variables complémentaires la présence d’un confinement durant une saison ou une année donnée (oui/non) et l’âge des oiseaux (jeunes de l’année versus oiseaux plus âgés). Les jeunes sont considérés comme tels de début juin d’une année N (au moment de leur envol du nid) jusque fin mai de l’année suivante, N +1 (à leur premier anniversaire, quand la génération suivante va s’envoler).

 


Encart : Suivi des populations de corneilles par baguage-observation

Le principe est le suivant : une corneille est baguée une saison donnée, puis elle sera revue, ou non, la saison suivante, puis la suivante, etc. Pour être revue, une corneille doit être vivante (probabilité dite “de survie”) et doit être détectée (probabilité dite “de détection”). Pour analyser les données d’observations de corneilles baguées, nous allons coder les histoires de vie en valeurs binaires, 1 si l’oiseau est vu, 0 s’il n’est pas vu. Un 1 donc pour un oiseau vivant et revu, alors que les 0 correspondent à des oiseaux non vus, qu’ils soient morts ou vivants. Une histoire de vie est donc une succession de 1 et de 0, commençant par un 1 : l’événement de capture et de marquage d’un oiseau forcément vivant.

Les possibilités sont innombrables, 10001011010110010000, etc. Dans les histoires de vie, les 0 suivis de 1 correspondent donc à des individus vivants (puisqu’ils seront revus plus tard) mais non observés. Les modèles mathématiques dits “de survie” vont utiliser ces “faux” 0 pour estimer la proportion de 0 qui devraient être des 1 si la probabilité de détection des oiseaux vivants était parfaite. Et donc, par la même occasion, la proportion de 0 qui correspondent à de vrais 0, donc à des individus morts. On obtient ainsi des estimations de probabilité de détection et de mortalité, donc de survie. Les modèles mathématiques utilisés peuvent être très complexes, car les paramètres de détection et de survie peuvent varier entre saisons, entre années, ou encore en fonction de l’âge des oiseaux. En contrastant justement ces paramètres, nous pouvons étudier les variations de survie entre saisons, entre classes d’âge, en tenant compte de probabilités de détection qui peuvent varier.

Fig.2 : Cage-piège dédiée au baguage des corneilles fréquentant le Jardin des Plantes (jardin écologique), Paris. Cliché Fred Jiguet.


 

Si l’on crée fictivement, pour illustration, un tableau d’histoires de vie de 8 individus sur huit ans (de 2015 à 2022, soit 32 saisons), tous capturés et bagués en première saison de l’année 1 à l’année 8, on peut obtenir par exemple les données suivantes :

10001000101011011010000010001001

00001011001000000000000000000100

00000000101101100000000000000000

00000000000010000000000000000000

00000000000000001011011101100010

00000000000000000000100010010100

00000000000000000000000011100000

00000000000000000000000000001010

L’individu codé sur la quatrième ligne a été capturé et bagué en saison 1 de l’année 4, mais n’a jamais été revu par la suite. L’individu de la deuxième ligne a été marqué en année 2, vu une saison en année 3, mais pas vu les années suivantes, alors qu’il réapparaît en saison 2 de l’année 8. Ce type de réapparition n’est pas rare dans le jeu de données, et correspond certainement à des oiseaux fixés en dehors des zones d’observation, mais qui montrent un comportement erratique en dehors de la période de reproduction. Il faut tout de même vérifier ce type de données, par exemple confirmer que l’observateur est expérimenté, qu’une confusion entre numéros de bagues n’est pas possible ou que l’oiseau a été observé par plusieurs personnes durant cette même saison. Les confusions sont rares mais possibles, parfois par simple inversion de chiffres ou de sens de lecture : 426 pour 624. […] Le travail de vérification du jeu de données est primordial avant de lancer des modèles d’analyse de survie. Dans le doute, une donnée est supprimée et viendra grossir le lot des potentiels 0 codant des individus vivants mais non détectés : il vaut mieux augmenter l’incertitude que fausser les estimations de survie.

Fig.3 : La corneille « Vert 272 » (également équipée d’une balise GPS pour quelques jours), au Jardin des Plantes. Cliché Yves Gestraud.

 

Poubelles vides : quels effets sur la survie des corneilles ?

Perrine, guidée par mon collègue et ami Alexandre, va faire tourner les modèles mathématiques. […] L’hypothèse que nous voulons tester est que la survie des corneilles a pu être diminuée pendant les confinements à cause du manque de nourriture dans les poubelles, avec un effet potentiellement amplifié pour les jeunes par rapport aux adultes. Les analyses indiqueront effectivement une mortalité multipliée par 3,5 durant les saisons avec confinement, notamment en 2020, mais seulement pour les jeunes oiseaux. Les adultes ne montrent pas de changement de survie lors des confinements.

Ce sont donc les jeunes oiseaux qui ont potentiellement souffert de la fermeture des parcs, jardins et poubelles-restaurants, alors que les adultes ont su trouver leur pitance sans aide ordurière. Cela veut aussi dire qu’en l’absence de profusion de nourriture, la compétition a agi chez les corneilles en favorisant les oiseaux plus âgés, au détriment des jeunes, régulant ainsi naturellement les effectifs de la population.

Il restait pourtant une interrogation, car les modèles de survie utilisés font une hypothèse forte sur la structure des données et la population étudiée : cette dernière doit être “fermée”, c’est-à-dire qu’aucun individu n’entre ou ne sort de la zone d’étude. Si un individu n’est pas vu, il est présent mais non détecté, ou mort. Il ne peut pas avoir émigré. La survie obtenue est donc appelée “survie apparente”, à savoir que la mortalité, elle aussi apparente, traduit la disparition des oiseaux morts et celle des oiseaux émigrés, vivants mais partis donc plus jamais détectés.

Pour savoir si des jeunes corneilles sont mortes ou ont changé de lieu de villégiature durant les confinements, nous avons fait “tourner” un nouveau modèle, en séparant les jeux de données du Jardin des Plantes et de son arrondissement parisien (le 5e) et le reste du monde – en fait, le reste de la région parisienne, car la zone d’étude doit être de dimension finie. Les modèles de survie estiment alors un nouveau paramètre, qui est le taux d’échange d’individus entre les deux zones étudiées. Et dans notre cas, les taux de sortie ou d’entrée d’oiseaux du 5e arrondissement de Paris n’ont pas changé durant les confinements, pour les jeunes. Les jeunes corneilles ne sont ni parties ni arrivées plus que d’habitude au Jardin des Plantes.

C’est donc bien la mortalité des corneilles âgées de moins d’un an qui a augmenté durant les pénuries d’alimentation, dans une proportion importante, puisqu’elle a plus que triplé ! Si en moyenne 20 % environ des jeunes corneilles meurent chaque saison, ce sont 70 % des jeunes qui ont disparu des radars durant les saisons confinées.

Epilogue

De cette opportunité je retiendrai deux choses. La première est que si les confinements ont parfois empêché la régulation des espèces dites “nuisibles”, ils n’ont pas forcément entraîné leur prolifération. Les chasseurs et piégeurs n’ont pas pu intervenir comme à leur habitude dans beaucoup de régions françaises, car les déplacements étaient limités – même s’ils ont souvent bénéficié de dérogations leur permettant de pratiquer leur activité quand tous les autres citoyens responsables restaient chez eux. La non-prolifération des nuisibles malgré une régulation réduite est sans doute particulièrement vraie pour les espèces dont la survie dépend d’une alimentation non naturelle, de substitution – que ce soit dans les poubelles urbaines ou sur les sites d’enfouissement de nos ordures ménagères.

Le second point à retenir est que cette expérience improbable, réalisée à très grande échelle, démontre le rôle de nos déchets alimentaires dans le maintien des effectifs de corneilles en ville. Je parle de véritable situation expérimentale, et d’une aubaine rare pour le chercheur, car jamais nous n’aurions pu organiser une telle expérimentation pour évaluer le rôle de nos restes alimentaires dans l’alimentation des corneilles urbaines.

Serions-nous en mesure de limiter l’accès des volatiles aux poubelles, nous savons maintenant que leurs effectifs en ville se réguleraient naturellement. Ainsi, si l’idée émergeait qu’il pourrait être nécessaire de limiter les effectifs de corneilles urbaines, la meilleure solution pour y parvenir, également plus acceptable d’un point de vue éthique, serait d’empêcher les oiseaux de manger dans les poubelles, ou de limiter la quantité de déchets organiques recueillis par ces poubelles.

Un autre point de vue serait de constater le rôle de ces jeunes corneilles dans le recyclage de nos déchets alimentaires, comme évoqué précédemment. Des déchets pas perdus pour tout le monde, et qui feront autant de carbone en moins relâché dans l’atmosphère par nos incinérateurs d’ordures ménagères.

Cliché Marie-Lan Taÿ-Pamart

Remerciements

Merci à tous les observateurs de corneilles baguées qui ont construit la base de données sur www.corneilles-paris.fr et rendu ces études possibles. Merci également à Stéphane Durand pour l’édition du livre chez Actes Sud, à Guillaume Reynard pour ses dessins originaux, et à Anne Teyssèdre pour l’adaptation de ce chapitre 5 en Regard.

Bibliographie (implicite)

Balakhonov D., Rose J., 2017, “Crows rival monkeys in cognitive capacity”, Scientific Reports, no 7, doi.org/10.1038/s41598-017-09400-0

Chiron F., Julliard P., “Assessing the effects of trapping on pest bird species at the country level”, Biological Conservation, no 158, 2013, p. 98-106, doi.org/10.1016/j.biocon.2012.08.001

Jiguet F., “The Fox and the Crow. A need to update pest control strategies. Perspectives paper”, Biological Conservation, no 241, 2020, p. 108693, doi.org/10.1016/j.biocon.2020.108693

Kövér L., Lengyel S., Takenaka M., Kirchmeir A., Uhl F., Miller P., Schwab C., “Why do zoos attract crows? A comparative study from Europe and Asia”, Ecology and Evolution, no 9, 2019, p. 14465-14475, doi.org/10.1002/ece3.5881.

Kövér L., Tóth N., Lengyel S., Juhász L., “Corvid control in urban environments: a comparison of trap types”, North-Western Journal of Zoology, no 14, 2018, p. 85-90

Lequitte-Charransol P., Jiguet F., “Restricted mowing reduces grass uprooting by urban crows”, European Journal of Wildlife Research, no 67, 2021, p. 59, doi.org/10.1007/s10344-021-01504-3.

Lequitte-Charransol P., Jiguet F., “Sexing first-calendar-year carrion crows (Corvus corone L., 1758) from biometrics reveals inter-annual variations in post-fledging sex ratio”, Ringing and Migration, 2022, doi.org/10.1080/03078698.2022.2098369.

Loretto M. C., Schuster P., Itty C., Marchand P., Genero F., Bugnyar T., “Fission-fusion dynamics over large distances in raven non-breeders”, Scientific Reports, no 7, 2017, p. 380, doi.org/10.1038/s41598-017-00404-4

Madden C. F., Arroyo B., Amar A., “A review of the impacts of corvids on bird productivity and abundance”, Ibis, no 157, 2015, p. 1-7, doi.org/10.1111/ibi.12223.

Marchand P., Loretto M., Henry P., Duriez O., Jiguet F., Bugnyar T., Itty C., “Relocations and one-time disturbance fail to sustainably disperse non-breeding common ravens Corvus corax due to homing behaviour and extensive home ranges”, European Journal of Wildlife Research, no 64, 2018, p. 57, doi.org/10.1007/s10344-018-1217-7.

Preininger D., Schoas B., Kramer D., Boeckle M., Waste disposal sites as all-you-can eat buffets for carrion crows (Corvus corone), Animals, no 9, 2019, p. 215, doi.org/10.3390/ani9050215

Pour en savoir plus :

Jiguet F (2024) Vivent les corneilles. Plaidoyer pour une cohabitation responsable. Collection Mondes Sauvages, éditions Actes Sud.

Le site internet participatif de suivi des corneilles baguées : www.corneilles-paris.fr

Regards connexes :

Julliard R., 2010.Regard sur une perruche. Regards et débats sur la biodiversité, SFE2, Regard R2, septembre 2010.

Lebreton J-D., 2013. Biodiversité et dynamique des populations. Regards et débats sur la biodiversité, SFE2, Regard R45, avril 2013.

A. Teyssèdre et D. Couvet, 2011. Biodiversité et science participative. Regards et débats sur la biodiversité, SFE2, Regard R11, février 2011.

Et ces autres Regards  :

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Cet article est une version légèrement modifiée, adaptée pour ces Regards par Anne Teyssèdre, du chapitre 5 du livre Vivent les Corneilles de Frédéric Jiguet paru chez Actes Sud en janvier 2024.
Cf http://www.actes-sud.fr/catalogue/nature-et-environnement/vivent-les-corneilles

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