La Société Française d’Ecologie et d’Evolution (SFE2) vous propose ce Regard d’Anne-Caroline Prévot, Directrice de Recherche CNRS au Muséum National d’Histoire Naturelle, sur les narratifs de la nature.

Cet article reprend la présentation de l’auteure aux journées de la FRB (30 septembre 2021) : « quels narratifs et imaginaires sur la nature ? » (https://www.fondationbiodiversite.fr/evenement/journee-frb-2021-agir-en-faveur-de-la-biodiversite-osons-les-changements-transformateurs/) .

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Quels narratifs et imaginaires sur la nature ?

Anne-Caroline Prévot

Directrice de Recherche CNRS au CESCO, MNHN

Regard RO19, édité par Anne Teyssèdre

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Mots-clés : nature, fictions, représentations, narratifs, changements transformateurs.

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Des imaginaires pour des changements transformateurs

Dans un texte publié en 1974 et intitulé « pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? », l’autrice de Science-Fiction Ursula K. Le Guin imagine « un citoyen américain honnête, probe, industrieux, cultivé, [qui] a peur des dragons et des hobbits », qui pourrait lui demander de façon agressive : « Ca sert à quoi, tout ça ? Les dragons, les hobbits, les petits hommes verts, ça sert à quoi ? » La réponse la plus sincère l’autrice est celle-ci : « Cela sert à vous faire plaisir et à vous réjouir ; – Je n’ai pas de temps à perdre », rétorque-t-il sèchement, avant d’avaler un cachet pour son ulcère et de hâter d’aller jouer au golf. Mais l’autrice, dit-elle, aurait aussi pu avoir une réponse un petit peu moins sincère mais tout aussi importante : « La littérature d’imagination sert aussi à approfondir votre compréhension du monde dans lequel vous vivez, et des autres hommes, et de vos propres sentiments, et de votre destinée. »

Par « imagination », Ursula Le Guin entendait en effet « un jeu libre de l’esprit, que ce soit au niveau intellectuel ou sensoriel. Ecoutons-la :

Ursula K. Le Guin en 2009
(Cliché Marian Wood Kolisch, CC BY-SA 2.0)

« Par ‘jeu’ j’entends la récréation, la re-création, la combinaison d’éléments connus pour créer du nouveau. Et par ‘libre’, je veux dire que cette activité se fait en l’absence de tout but ou profit, de façon tout-à-fait spontanée. Ce qui ne veut pas dire que le jeu libre de l’esprit n’a pas de raison d’être ou d’intention ; au contraire, il peut viser un objet très sérieux (…). Etre libre ne suppose pas que l’on ne soumette à aucune discipline. [Au contraire], une imagination disciplinée constitue une méthode ou une technique essentielles, aussi bien en science qu’en art » (Le Guin 1974|2016 : 31-32, traduction F. Guévremont).

L’imaginaire est le fruit de l’imagination d’un individu, d’un groupe ou d’une société, produisant des images, des représentations, des récits ou des mythes, c’est-à-dire un ensemble de représentations du monde qui lui donnent un sens. Les imaginaires sociaux, ceux relayés par des traditions orales, des œuvres d’art ou dans notre quotidien par des publicités, s’ancrent en nous souvent à notre insu et créent autant de mobiles et d’idéaux pour nos actions futures (Giust-Desprairies 2014).

Définir les imaginaires actuels et travailler à de nouveaux imaginaires en lien avec la nature me semble donc une balise intéressante pour ouvrir des chemins transformateurs vers plus de soutenabilité écologique et sociale.

La nature dans la Science-fiction populaire

Comment donc la nature se positionne-t-elle dans nos imaginaires dominants ? Pour répondre à cette question, j’ai regardé la place de la nature dans les imaginaires proposés par les 30 films américains de science-fiction qui avaient réalisés les plus grosses recettes en Juin 2021 (dits ‘blockbusters’), (Hedblom, Prévot et Grégoire, soumis).

Le plus souvent, il s’agit d’une nature végétale très rare, très contrôlée et présente uniquement à des fins utilitaristes (pour se nourrir essentiellement) : les champs de Interstellar, les jardins à la Française du capitole dans HungerGames, les rues plantées de quelques rares arbres et les pelouses rases de Transformers, Seul sur Mars ou Inception. Quand elle est moins contrôlée, la nature est le plus souvent dangereuse pour les humains qui osent s’y aventurer : la forêt des arènes des HungerGames, la forêt des Na’vi dans Avatar. Enfin, une nature un peu plus sauvage et bucolique est parfois présente, mais uniquement dans des scènes heureuses de souvenirs ou de romance, comme une nature fantasmée symbole de l’Eden biblique : les scènes de flirt entre Anakin et Padmé dans StarWars, les scènes de baiser entre Katniss et Gale dans HungerGames, les souvenirs de famille du héros de Inception. Tout cela suggère que la nature dans films populaires de Science-Fiction est présentée essentiellement comme un décor ou comme une mise en scène de l’état d’esprit des personnages (cohérente avec les imaginaires sociaux dominants), et non comme un agent de l’action.

Quant aux imaginaires du futur, la plupart des œuvres populaires de SF proposent le même scénario : une catastrophe planétaire accompagnée de destruction massive de tout ou partie de l’humanité, suivie d’une reconstruction des sociétés humaines à partir de quelques élus, héros ou super-héros. Un peu comme les scènes d’apocalypse ?

Mais me direz-vous, qu’a donc à faire un article sur les blockbusters américains parmi ces ‘Regards et débats sur la biodiversité’ proposés par des biologistes, écologues et autres scientifiques ? Vous pensez peut-être qu’en tant que tels nous échappons à cet imaginaire dominant ? Quelques exemples pourraient montrer le contraire.

L’imaginaire dominant serait-il essentialiste ?

La majorité des politiques de conservation proposées dans et par les pays occidentaux se basent sur des listes : liste rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), liste d’espèces et d’habitats déterminants des inventaires ZNIEFF, voilà deux exemples où les individus (animaux ou végétaux) sont considérés comme des spécimens d’espèces à protéger, des entités à cocher. Cela peut être pour respecter les réglementations… Mais c’est peut-être aussi la façon dominante de décrire la nature, depuis les récits de la genèse, du déluge et de l’Arche de Noé ?

(Cliché A. Teyssèdre)

L’Océan en voie d’illumination au Jardin des Plantes, 2019 (cliché A. Teyssèdre)

En effet, il existe d’autres façons de décrire la nature et la biodiversité. Parmi toutes les recherches qui s’intéressent aux différentes façons d’appréhender la nature, les chercheurs Takahiko Masuda et Richard E. Nisbett, dans un article publié en 2001, expliquent par exemple comment des jeunes adultes occidentaux (Américains et Européens) et Est-asiatiques (Japonais, Coréens, Taïwanais) décrivent des photos ou captations vidéo d’animaux dans leur milieu de vie : les adultes de culture occidentale ont tendance à sortir les éléments de la photo de leur contexte (approche analytique). Au contraire, les adultes de culture est-asiatique s’attachent plutôt aux relations qui existent entre les différents êtres présents (vivants ou non), ainsi qu’aux éléments du contexte (approche holiste).

De façon indépendante, les chercheurs Douglas Medin et Megan Bang ont travaillé avec des enfants euro-américains et des enfants de la communauté américaine native des Memominee, tous de l’état du Wisconsin. Ils ont montré dans un article paru en 2014 que ces enfants de 5 à 7 ans avaient tous le même degré de connaissance des plantes et des animaux, mais que les Memominee étaient plus capables de parler des relations entre les êtres vivants et les entités non vivantes (nuages, eau, mais aussi saison, vent, soleil…) que les Euro-Américains.

La même équipe de recherche a analysé plusieurs dizaines de livres illustrés pour enfants qui montrent des scènes de nature, livres créés par des auteurs et autrices euro-américains et américains natifs. Leur étude montre que les dessins des livres pour enfants des communautés natives proposent plus de perspectives variées sur les scènes représentées que les dessins euro-américains ; les textes associés aux dessins mentionnent plus de noms différents et spécifiques d’animaux et de plantes et décrivent plus souvent les cycles naturels, les saisons ou le temps qu’il fait.

Ces exemples laissent à penser que les personnes de culture occidentale seraient plutôt « essentialistes », au sens où elles sortent les éléments de nature de leur contexte et leur donnent des attributs généraux, alors que les personnes de culture est-asiatiques ou américaines natives privilégieraient des descriptions contextuelles et basées sur les relations des êtres entre eux. Ces deux façons d’appréhender la nature seraient-elles si culturellement ancrées qu’elles resteraient incompatibles l’une avec l’autre ? Les deux exemples suivants tendent à montrer que non.

Oeuvre d’un écolier français (Benjamin DT, 9 ans), 1998.
((cliché A. Teyssèdre))

 

Les histoires naturelles existent encore un peu dans nos imaginaires

Tous les naturalistes pourraient en témoigner, ils et elles sont certes capables de décrire la nature par des noms d’espèces, mais ils et elles la voient et la ressentent aussi sous la forme d’histoires de relations entre les êtres, et la racontent souvent comme telle à leurs proches ou amis ; mais dans le cadre professionnel de la recherche ou de l’expertise, ces naturalistes réduisent cette complexité en modèles, chiffres et projections, sans doute pour correspondre à ce que nous pensons être un mode de pensée légitime en sciences dites « exactes » …

Un autre exemple : quand Mara Sierra-Jimenez, chercheuse contractuelle au CESCO, a demandé en 2020 à des enfants de CP de dessiner un ver de terre ou un oiseau, certains enfants ont dessiné ces animaux dans leur contexte de vie, avec une explication spécifiant que « le ver de terre mange des feuilles » ou que « l’oiseau vole au-dessus des nuages ». Ces enfants n’ont pas dessiné de spécimen représentatif de l’espèce, mais bien d’individus en situation de vie.

Ces deux exemples suggèrent que nous avons en nous une diversité de récits pour raconter la nature, la biodiversité et les relations que nous avons avec elle, nous ne sommes pas contraint.es à nous contenter de l’imaginaire dominant qui classe et sépare les êtres vivants de leurs contextes. Comment faire alors pour retrouver cette diversité de récits et d’imaginaires ?

‘Cohabitation sur un récif’, Nicole King, 2015 (www.nicoleking.fr )

 

Trois propositions pour enrichir nos imaginaires sociaux de la nature

Ma première proposition est de découvrir les imaginaires d’autres cultures, de nous laisser nous imprégner par ces autres façons de représenter la nature et les relations que nous avons avec elle. Ne sous-estimons pas la force des fictions pour ce faire, la lecture de fictions nous permet d’augmenter nos « cognitions sociales », c’est-à-dire nos façons d’être avec les autres humains (Dodell-Feder et Tamir 2018) : pourquoi pas alors aussi nos façons d’être avec les autres vivants ?

Ma seconde proposition est de retrouver le goût des histoires naturelles des espèces vivant tout près de chez nous, en nous autorisant à être perméables à des sensations, des émotions et des imaginations qui ne sont pas considérées comme légitimes dans nos vies sociales (Moscovici 2002). Entrons en expériences de nature, que nous avons définies comme autant de rencontres signifiantes pour les individus, dont les vécus et les effets résonnent à trois niveaux entremêlés : la diversité de la nature présente (la biodiversité), la diversité des individualités et la diversité des contextes sociaux et culturels (Clayton et al. 2017).

Ma troisième proposition est de nous donner les conditions pour nous permettre de jouer librement à créer de nouveaux imaginaires, en inventant d’autres combinaisons de ce qui fait nos vies ; puis de partager ces imaginaires, pour ancrer ainsi notre réel dans ces nouvelles configurations. Des initiatives de ce genre sont testées par le comité de science-fiction de l’Institut de la transition environnementale de l’Alliance Sorbonne-Université et dans les Ateliers de Janvier du master Sociétés et biodiversité au Muséum national d’histoire naturelle, sous ma responsabilité scientifique. Je peux témoigner que ce ne sont pas des initiatives aisées à faire accepter comme légitimes par les communautés en place, elles ne sont ni « sérieuses », ni « concrètes ».

‘Quelle alimentation en 2039 ?’ Exposition d’œuvres du CSF sur ce thème dans la Rotonde du Jardin des Plantes (MNHN, Paris), en novembre 2019. (Photo A. Teyssèdre)

 

Pourtant, et je laisse la conclusion à Ursula Le Guin :

« Des phrases telles que ‘Il était une fois un dragon’ ou ‘Dans un trou vivait un Hobbit’, qui énoncent des idées merveilleusement non factuelles, constituent peut-être un des moyens bizarrement détournés qui permettront à ces êtres fantastiques que sont les humains d’atteindre un jour la vérité » (ibid. : 39).

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Remerciements

Ces idées ont émergé lors de réflexions plus larges sur 1) la place de la science-fiction dans les imaginaires collectifs et 2) sur l’éducation à la nature (projet européen REGREEN); et cet article reprend la présentation de l’auteure aux journées de la FRB (30 septembre 2021) : « quels narratifs et imaginaires sur la nature ? » (https://www.fondationbiodiversite.fr/evenement/journee-frb-2021-agir-en-faveur-de-la-biodiversite-osons-les-changements-transformateurs/) . Merci à la FRB et à la SFE2, sans oublier Anne pour l’édition de ce Regard.

 

Bibliographie

Clayton S, Colléony A, …, Prévot AC, 2017. Transformation of experience: Toward a new relationship with nature. Conservation Letters 10:645–651. https://doi.org/10.1111/conl.12337

Dodell-Feder D et Tamir, 2018. Fiction reading has a small positive impact on social cognition: a meta-analysis. Journal of experimental psychology 147: 1713–1727.

Giust-Desprairies F. 2014. L’imaginaire collectif. ERES, Toulouse

Le Guin UK, 1974. Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? Dans Le langage de la nuit (2016 pour la trad. Française, Livre de poche).

Masuda T et Nisbett RE, 2001. Attending holistically versus analytically: Comparing the context sensitivity of Japanes and Americans. Journal of Personality and Social Psychology 81: 922–934

Medin DL et Bang M, 2014. The cultural side of science communication. Proceedings of National Academy of Science of USA, 111:13621–13626

Moscovici S, 2002. De la nature. Editions le Métaillé, Paris.

 

Pour en savoir plus

Sur le CSF :

. La nature à l’œil nu (illust. B. Milon). Prévot A.C. 2021. Editions du CNRS.

. Le Comité de Science-Fiction (CSF) :  https://www.su-ite.eu/cogitations/le-comite-de-science-fiction-csf/

. Présentation plus détaillée du CSF : https://ite.sorbonne-universite.fr/communaute-ite-et-societe/le-comite-de-science-fiction

. Arborescences futures. Les cahiers du CSF, cahier n°1, Phenicusa Press 2020.

. Contes de la cuisine ordinaire après l’orage (janvier 2020). Film documentaire (28mn) d’Anne Teyssèdre sur l’exposition organisée par le CSF en novembre 2019, dans la Rotonde du Jardin des Plantes (MNHN), sur le thème de l’alimentation en 2039. [Version courte du film (6mn) : 2039, à table ! ]

Regards connexes :

Ducarme F., 2021. Zi-ran, natura, prakrti, … Quelle nature voulons-nous protéger? Regards et débats sur la biodiversité, SFE2, Regard R96, avril 2021.

Prévot A-C., 2014. Les représentations de la nature se simplifient-elles depuis 70 ans ? Regards et débats sur la biodiversité, SFE2, Regard R56, avril 2014.

Autres Regards sur Culture et biodiversité : https://sfecologie.org/tag/culture/

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Regard édité, illustré et mis en ligne par Anne Teyssèdre.

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