La Société Française d’Ecologie (SFE) vous propose cette semaine le regard de Fabrice Flipo, philosophe et chercheur à l’Université Paris Diderot, sur l’impact écologique des nouvelles technologies d’information et communication.
MERCI DE PARTICIPER à ces regards et débats sur la biodiversité en postant vos commentaires et questions sur les forums de discussion qui suivent les articles; les auteurs vous répondront.
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Les nouvelles TIC favorisent-elles
la transition écologique ?
Fabrice Flipo
Philosophe et chercheur au Laboratoire de Changement Social et Politique (LCSP),
Université Paris 7 Diderot, Mines-Télécom/TEM
Regard R57, édité par Anne Teyssèdre
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Mots clés : technologies, innovation, impact écologique, société, développement durable, changements globaux, économie, consommation énergétique, interdisciplinarité, technologies de l’information et de la communication, TIC, transition énergétique, transition écologique.
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Introduction
En 1990, le numérique est quasiment inexistant. L’équipement des foyers est proche de zéro. Le téléphone est filaire, souvent à cadran. En 1993, Netscape Navigator ouvre les portes d’un monde « virtuel » et permet une nouvelle activité, surfer sur un réseau de sites informatiques de documentation, dit Internet. Le réseau ne compte encore que 130 sites web. Ils sont un million quatre ans plus tard. Amazon est fondée en 1995, Google en 1998, et bientôt c’est la bataille autour des « portails » d’information. Apparaît alors un discours bien séduisant : une « nouvelle économie », « immatérielle », car tirée par l’information, serait en voie d’émergence. L’information, arguait-on déjà dans les années 70, c’est de la « néguentropie », qui permet d’aller contre les funestes avertissements de Nicholas Georgescu-Roegen et du Club de Rome (cf. les regards n°4 et n°51).
Les technologies de l’information et de la communication (TIC) ne « produisent » rien d’autre, à première vue, que de la mise en relation. Et plus de mise en relation, c’est une société mieux (auto)contrôlée. Les TIC apporteraient donc « la maîtrise de la maîtrise » cherchée par Michel Serres dans son Contrat Naturel. Elles sont la clé : « le salut de la planète, la cohésion sociale et la reprise de la croissance sous une nouvelle forme semblent passer par la réussite et la vitesse de cette révolution » (Faucheux et al., 2010 : 191).
Peut-on croire un tel discours ? Non. Les bénéfices environnementaux des TIC ne sont pas fondés, et cela parce qu’ils s’appuient sur des scénarios reposant sur des hypothèses sociales, économiques et politiques qui sont sans fondements. Les TIC sont d’abord le résultat et l’outil de la croissance.
Un secteur en expansion rapide
Du côté de l’équipement en TIC, quelques données marquantes peuvent être rappelées. En France, les dépenses affectées à ce poste sont celles qui ont le plus fortement progressé ces dernières années, après celles relatives à la santé. Elles ont été multipliées par 6 depuis 1990, quand la dépense totale n’a progressé que d’environ 20%. Le marché des smartphones connaît par exemple une hausse de 66,5% en volume sur l’année 2012 (76% en 2011). L’équipement suit. Plus de trois quarts des ménages français possèdent un micro-ordinateur (78% en 2012, contre 54 % en 2007), et autant ont un accès Internet à domicile (source Observatoire du Numérique et INSEE). Et les TIC, ce sont aussi les réseaux, les photocopieurs, écrans, etc. Une société comme Google possède autour d’un million de serveurs, par exemple.
Les différents effets du déploiement des TIC sur l’environnement, résumés dans cet article, sont classés dans le tableau ci-dessous.
Evolution de la consommation d’énergie et impacts directs (effets de 1er ordre)
Du côté de l’énergie, la consommation mondiale d’électricité par les TIC a progressé d’environ 6,6% par an depuis 2007. Ces technologies représentent aujourd’hui entre 5 % (Lanoo et al., 2013) et 10 % (Mills, 2013) de la consommation mondiale d’électricité.
En France, cette croissance de la consommation d’énergie par les TIC serait de l’ordre de 10 % par an. Elle a représenté, entre 1990 et 2005, un accroissement de 635 kWh par ménage et par an (Enertech, 2008) – annulant totalement les gains énergétiques obtenus sur tous les autres équipements électriques domestiques sur la même période (frigos A++, etc.). En 2007, les TIC absorbaient 14 % de la consommation électrique nationale, soit l’électricité fournie par près de sept réacteurs nucléaires (sur 58), et généraient 5 % des émissions annuelles de gaz à effet de serre (Breuil et al., 2008).
[Il ne semble pas y avoir d’estimation précise plus récente, car les calculs sont difficiles à faire (pluralité d’appareils, d’usages etc.). Mais si l’on en croit d’autres estimations, notamment mondiales, tout porte à croire que cette part (de 14% en 2007) a plutôt augmenté, contrairement à ce que prévoyaient doctement les syndicats du secteur dans les années 2000. Ceux-ci anticipaient de manière extrêmement optimiste une stabilisation autour de 7 % de la consommation électrique (cf. cet article en ligne daté de janvier 2010). ]
En fonctionnement, les terminaux consomment deux tiers du total (principalement ordinateurs et écrans) et le réseau un tiers (moitié pour le réseau, le reste à parité pour les infrastructures télécom et cellulaire) (BIO IS, 2008). Mais c’est sans compter l’énergie nécessaire à la fabrication des appareils, qui peut proportionnellement représenter entre un quart (télévisions) et 99 % (téléphones portables) de la dépense énergétique totale (Breuil et al., 2008 : 28).
Sur les aspects « matière », les TIC sont à l’origine de 30 % de la demande mondiale du minerai d’argent, 12 % de l’or, 30 % du cuivre, et jusqu’à 80 % du ruthenium ou de l’indium (Hagelüken, 2008) ; c’est aussi 6% de la demande de platine, 17% en palladium, 2/3 en tantale. Des ruptures temporaires d’approvisionnement se sont déjà produites. Certaines filières, comme celle du coltane, sont pointées du doigt comme alimentant les guerres en Afrique (République Démocratique du Congo). La demande en terres rares double tous les 7 ans, pas seulement à cause des TIC (cf. regard n°47 de Claude Grison). Ceci conduit Bihouix & de Guillebon (2010) à classer les métaux utilisés dans les TIC dans la catégorie « à risque élevé », à rebours de ce que disait le BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) en 2005.
La durée de vie des appareils étant limitée (voir plus loin) et leur usage croissant, le flux de « déchets TIC » est en croissance rapide, de 3 à 5% par an (ADEME, 2012). La quantité de déchets en 2014 pourrait être multipliée par un facteur 2,7 à 7 par rapport à l’an 2000, suivant les mesures prises en termes d’efficacité de la régulation environnementale (IPTS, 2004). Le taux de récupération est variable selon les produits. Pour le téléphone mobile, le taux de tri et recyclage est estimé entre 16% et 28%.
Enfin les TIC requièrent des produits toxiques, incorporés dans les appareils (retardateurs de flamme bromés, phtalates, chrome hexavalent ou encore béryllium) ou utilisés lors de leur fabrication (solvants, acides, métaux lourds, COV notamment) (Flipo et al., 2007).
Quelles propositions pour limiter les impacts des TIC sur l’environnement ?
Les acteurs se mobilisant autour des « TIC vertes » peuvent être regroupés en cinq catégories « idéal-typiques » :
− deux dans la sphère marchande, à but lucratif : les équipementiers et les distributeurs (ou opérateurs) ;
− deux dans la sphère non-marchande : les associations écologistes et les autorités publiques ;
− les consommateurs.
Equipementiers et opérateurs
Du côté des équipementiers, c’est fréquemment au niveau des multiples structures communes (consortiums ou syndicats professionnels) que sont considérées et prises en charge les questions d’impact sur l’environnement, généralement vues comme non opérationnelles par les sociétés individuelles. Les consortiums The Green Grid, The Green Touch ou Climate Savers Computing sont des exemples. Le respect de la réglementation en vigueur (internationales ou directives européennes) est leur premier horizon. La réglementation est coercitive mais elle a des effets positifs attendus et voulus par le secteur, qui a été partie-prenante de leur conception. Au-delà, c’est l’efficacité énergétique qui concentre l’attention des équipementiers. Le cas des fermes de serveurs en est le plus emblématique. La motivation est réglementaire, tout d’abord, avec la Directive Ecodesign (2009/125/CE). C’est aussi un enjeu porteur, en termes de communication. C’est enfin une exigence du marché, pour faciliter le nomadisme (appareils portables).
L’éco-conception est un objectif plus ambitieux, tiré par l’enjeu de la fin de vie du produit, dont l’entreprise est désormais responsable (Directive DEEE, relative aux déchets d’équipements électriques et électroniques). Mais la mise en œuvre est plus complexe. Le discours tend toutefois à modérer les nuisances créées par le secteur pour au contraire faire des TIC l’une des grandes solutions aux problématiques environnementales. Le rapport SMART 2020 (GeSI, 2008) illustre cette tendance : le secteur des TIC estime que ces technologies pourraient faire économiser jusqu’à 5 fois son poids en GES.
Ce sont les opérateurs qui sont en contact avec le client. Ils savent être sur un marché « de l’offre », avec une demande qui est largement à créer. La généralisation des terminaux actuels a par exemple pour cause principale la technique de la « subvention » interne : gratuité de l’appareil, qui est payé par d’autres sources de revenu. Le but est d’offrir « l’ensemble des services que l’utilisateur [-type] est prêt à payer selon les conditions d’usage qui lui sont offertes » (Dubreuil & Roger, 2003).
Les opérateurs étant peu mobilisés sur l’écologie, leur action se borne généralement à l’application de la réglementation, notamment la reprise « un pour un » des terminaux usagés (directive DEEE). Certaines initiatives vont un peu plus loin, avec par exemple l’affichage environnemental, ou la mise à disposition de téléphones de seconde main.
Les opérateurs disent que le vert ne fait pas vendre, et reportent la responsabilité sur le client. Les TIC vertes, ici, c’est d’abord faire des efforts sur l’organisation de l’entreprise (énergie, déchets, etc.). Les opérateurs ne remettent en cause ni la croissance du numérique, ni la croissance des acteurs économiques du secteur. Que les nouveaux services augmentent considérablement la demande d’énergie faite aux serveurs est réinterprété comme un coût nécessaire à consentir pour des gains beaucoup plus élevés, ailleurs. L’idée est que « green is competitive » (Porter & Van der Linde, 1995).
Associations écologistes, politiques publiques
Plusieurs associations se sont mobilisées sur la question. Historiquement tout commence avec la Silicon Valley Toxics Coalition, en Californie, et le Basel Action Network, qui dénoncent la pollution et les exportations de déchets vers les pays pauvres. Greenpeace a mené campagne contre Apple (2005) et les centres de données, montrant notamment que si Internet était un pays, il serait le 5ème consommateur mondial d’électricité. L’organisation veut aussi pousser les grands utilisateurs de serveurs (Facebook, Google etc.) à revoir leur politique d’approvisionnement en énergie (renouvelable, etc.). France Nature Environnement s’est fortement mobilisé sur la mise en place de la directive DEEE, que nous avons abordée dans une autre étude (Flipo et al., 2007). Les Amis de la Terre et le CNIID sont les seuls à aborder la question de l’obsolescence accélérée, dénonçant les différentes astuces qui permettent de rendre un appareil obsolète afin qu’il soit rapidement remplacé par un nouveau produit : des produits indémontables, la sophistication croissante des appareils, orchestration de l’effet de mode, etc. Pour atténuer ces effets, les associations demandent notamment des garanties plus longues ou l’obligation de continuer à fabriquer des pièces détachées.
Les politiques publiques s’intéressent surtout à la régulation du marché des TIC (libéralisation du secteur des télécommunications, création du marché unique, directive « Télévision sans frontières », adoption de la norme GSM etc.), à stimuler son évolution (mise en œuvre de nouvelles technologies, de nouveaux produits et de nouveaux services etc.) et à en exploiter les avantages économiques : amélioration des services publics (e-gouvernement, e-santé, e-learning, douane électronique) et privés (e-business), société (e-inclusion) et environnement (voitures et infrastructures de transport intelligents). L’initiative « i2010 » coiffe cet ensemble.
Aucun de ces documents ne fait référence à la question de l’impact écologique ou du développement durable. Les TIC sont du côté des solutions. Les instruments de recherche sont mobilisés en ce sens, tel le programme « Intelligent Energy Europe ». La Stratégie Européenne de Développement Durable, dont le poids normatif reste comparativement plus faible, ne s’écarte pas de cette perspective. Le constat est similaire au niveau de l’État français. Et puisque l’impact écologique du numérique commence à inquiéter, il faut rassurer le consommateur, « en conséquence de l’intérêt objectif de la profession » (Breuil et al., 2008 : 69).
Consommateurs
Les consommateurs sont les destinataires de tous ces discours – portés par les médias, militants associatifs, pouvoirs publics, producteurs et distributeurs. Mais ce qui ressort de notre enquête est que la dimension écologique n’est jamais évoquée spontanément par le consommateur. En creusant un peu plus, on constate que le consommateur n’agit pas ainsi par indifférence ou ignorance : il considère que prendre en compte les impacts environnementaux relève de la responsabilité des pouvoirs publics, avec la conviction qu’en cas de problème ces derniers n’hésiteront pas à agir (notamment par la réglementation), puisqu’ils ont été investis de cette responsabilité.
Pour les consommateurs, la première question environnementale soulevée par les TIC est celle des ondes électromagnétiques, ensuite celle des déchets. Quand la question de l’énergie est évoquée, la conviction générale est que la consommation est faible par rapport à d’autres dispositifs. D’une manière générale, l’objet est jugé trop complexe pour être évalué. Les TIC apparaissent en outre comme des outils indispensables, dont on aura désormais du mal à se passer. Un ordinateur ou un téléphone portable, c’est une nécessité pour « fonctionner » en société.
Cependant, confronté à la question de savoir comment agir, à son échelle, le consommateur envisage très vite la possibilité de ne pas acheter, tout en ayant aussitôt conscience de la difficulté. La question « que faire ? » revient d’ailleurs avec insistance. Une autre piste envisagée est de payer plus cher.
La défiance envers les produits désignés « verts » est forte, l’intérêt des industriels et des distributeurs étant, selon nos participants, de s’afficher « verts » plutôt que de l’être. Le manque d’information, voire la désinformation, sont souvent mis en avant. Pris entre les stratégies des différents acteurs en présence, les consommateurs n’affirment pas leur capacité propre d’action autrement que par des tactiques personnelles à portée limitée, d’économies d’énergie ou de prolongation de la durée de vie des appareils, ou encore de stockage et de remise dans des filières de « seconde vie » des appareils usagés.
La discussion sur les TIC et l’environnement se trouve donc très largement bornée à un périmètre « technique », un cercle qui reste très en-deçà du débat public, et n’inclut pas la participation effective des citoyens. Le manque d’intérêt des consommateurs s’explique facilement : ils sont dans l’ignorance de l’enjeu. Ils comptent sur les ingénieurs et sur les autorités publiques, dont c’est le rôle. De ce côté-là, la conviction est que le problème est géré : les TIC ont des « effets positifs » indiscutables, et donc indiscutés, tels que l’observation de la Terre par satellite ou les modèles numériques utilisés dans la simulation du climat ; elles ont aussi des « effets négatifs » dont il faut soit venir à bout soit en accepter le prix, en regard des effets positifs.
Effets de second ordre
La conviction des utilisateurs d’être face à un problème bien géré est pourtant bien mal étayée. L’argument majeur de la substitution (remplacement de biens et services physiques par des biens et services « immatériels ») est peu convaincant, comme le montre l’examen de quatre exemples emblématiques, la vidéoconférence, l’e-commerce, l’e-paper (ou papier électronique) et le télétravail.
Une vidéo conférence émet certes cinq fois moins d’émissions de GES qu’un déplacement physique, mais historiquement communication et transport ont toujours progressé de pair : c’est la relation de complémentarité qui domine et non de substitution (cf. schéma ci-dessous).
Pour ce qui est de l’e-commerce, le rapport BIO IS (2008), très fouillé, conclut qu’en la matière, tout ce qu’on peut conclure est qu’on ne peut rien conclure. Concernant l’e-paper, le livre de bibliothèque reste le moins coûteux sur le plan énergétique, et lire un journal papier ou un livre acheté consomme autant d’énergie que regarder trois heures de télévision (Heiskanen E. & Pantzar M., 1997). Au-delà de 20 minutes de lecture sur le web, on consomme plus d’énergie qu’un journal papier. Outre ces comparaisons énergétiques, l’un des inconvénients du e-paper reste malgré tout qu’il est entièrement réalisé en ressources épuisables.
Enfin, dans le cas emblématique du télétravail, le gain paraît faible en valeur absolue car très peu de travailleurs sont concernés, tant les conditions à remplir sont nombreuses. Sachant que le commuting (déplacements quotidiens domicile-travail) ne concerne que 20% des activités de transport, 2 jours télétravaillés par semaine concerneraient 2,4% du transport total (BIO IS, 2008).
Les arguments les plus convaincants en faveur des TIC sont ceux qui sont liés au domaine de la gestion de l’énergie ou l’optimisation des processus. Le rapport Bio IS (2008) estime que les gains viendront principalement de l’ensemble « éclairage et chauffage, ventilation et climatisation », les autres gains étant beaucoup plus modestes.
Effets rebonds
Surtout, les analyses de substitution ne disent rien des effets de troisième ordre ou « effets rebonds » qui, dans le cas des TIC, désignent deux grandes catégories de phénomènes : la baisse des coûts liée à un moindre usage de matières premières, permettant aux usagers d’acheter plus de produits, à coût égal, et la réaffectation de ces gains monétaires ou temporels (comme dans le cas du télétravail) à des activités consommatrices de ressources (Flipo et Gossart, 2009).
Le rapport SMART 2020 (GeSI, 2008) reconnaît le problème mais l’évacue : « les TIC peuvent améliorer l’efficacité et cela conduira à une réduction des émissions. Mais la prévention de l’effet rebond implique l’existence d’un cadre maintenant les émissions dans des limites données, à l’exemple du marché de permis de carbone […]. Sans ces contraintes, il n’y a aucune garantie que les gains en efficacité ne conduiront pas à des émissions accrues. » (traduction F. Flipo.) Or ce marché de carbone est très largement un échec, pour toutes sortes de raisons. C’est donc sans surprise que l’on observe que le nombre de produits et l’augmentation de leur performance compensent les gains en efficacité. Ainsi en dépit des bonnes performances des écrans plats, par rapport aux cathodiques, la demande en vidéo a beaucoup progressé, en réalité, car les écrans sont plus nombreux et plus grands.
Conclusion
Les gains espérés des TIC impliquent de faire abstraction du contexte sociétal réel au profit d’hypothèses extrêmement avantageuses, en termes d’usage. Pourtant de nombreux obstacles sont évidents, notamment le coût. Le social est donc déterminant. Quel acteur est prêt à réviser ses « besoins » (de parts de marché etc.) ? Ce problème se retrouve à l’échelle internationale : ce qui est « consommation verte » pour les pays du Nord est restriction d’accès au marché ou protectionnisme pour les pays du Sud, qui considèrent quant à eux qu’ils ne polluent pas encore assez. Cette difficulté conduit à une sorte de report perpétuel de la responsabilité. Ceci est caractéristique d’une situation d’attente, voire d’ajournement, qui se caractérise par des stratégies plus ou moins conscientes de tergiversation, renvoi, déplacement, voire de déni du problème. Le consommateur-citoyen a peu de moyens d’action à sa disposition et cela n’intéresse personne de savoir s’il en a vraiment. Ce qui laisse toute la place aux nombreux acteurs intermédiaires qui parlent en son nom.
Étant globalement dans l’impossibilité de poser le débat sur les déterminants des effets de deuxième et de troisième ordre, les acteurs intermédiaires négocient entre eux des mesures et des réglementations qui n’ont d’effets qu’à la marge, et sont en échec pour obtenir des résultats plus solides. Faute de politisation plus large des débats, les mesures sont fréquemment perçues comme étant dénuées de sens, ou de nature autoritaire – ce qui entraîne des comportements de désintérêt (ou « exit»), comme en témoigne le faible pourcentage de collecte des équipements usagés. Le risque est grand cependant que les citoyens se sentent trahis, et ne finissent par retirer la confiance qu’ils ont accordée aux pouvoirs publics.
Article édité par Anne Teyssèdre pour la SFE.
Ce « regard » sur les TIC résume un rapport de recherches publié en novembre 2012 aux Presses des Mines sous le titre « Peut-on croire aux TIC vertes ? », recherches cofinancées par la Caisse des Dépôts et Consignations et l’Institut Mines-Télécom. Un livre grand public a aussi été publié : F. Flipo, La face cachée du numérique, L’Echappée, 2013.
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Bibliographie
BIO IS, 2008. Impacts of ICT on energy efficiency, Report to DG INFSO.
Breuil, H. Burette D., Flüry-Hérard B., Cueugniet J. & Vignolles D., 2008. TIC et développement durable, Rapport au CGEDD (Conseil Général de l’Environnement et du Développement Durable) & CGTI (Conseil Général des Technologies de l’Information).
Dobré, M., & Juan, S. (dir.), 2009. Consommer autrement. La réforme écologique des modes de vie, Paris, L’Harmattan.
Dubreuil, S. & Roger, V., 2003. Le marketing du multimédia mobile, Paris, Éditions d’Organisation.
Enertech, 2008. Mesure de la consommation des usages domestiques de l’audiovisuel et de l’informatique – Rapport du Projet Remodece (Ademe – Union Européenne – EDF).
Faucheux, S., Hue, Ch. & Nicolaï, I., 2010. TIC et développement durable – Les conditions du succès, Bruxelles, De Boeck.
Flipo, F., Boutet, A., Draetta, L. & Deltour, F., 2007. Écologie des infrastructures numériques, Paris, Hermès.
Flipo, F., Deltour, F., Dobré, M. & Michot, M., 2012. Peut-on croire aux TIC vertes? Paris, Presse des Mines.
GeSI (Global eSustainability Initiative), 2008. SMART 2020: Enabling the low carbon economy in the information age, Rapport.
Heiskanen E. & Pantzar M., 1997. Toward Sustainable Consumption: Two New Perspectives, Journal of Consumer Policy 20, 409-442.
Mills M., 2013. The cloud begins with coal, Rapport.
Moberg, A., Johansson, M., Finnveden, G. & Jonsson, A., 2007. Screening environmental life cycle assessment of printed, web based and tablet e-paper newspaper, Reports from the KTH Centre for Sustainable Communications Stockholm, 2007.
Mokhtarian, P.L., 1997. Now that travel can be virtual, will congestion virtually disappear?, Scientific American, 277, 4.
Porter, M. & Van der Linde, C., 1995. Green and Competitive: Ending the Stalemate, Harvard Business Review, 73(5), 120-134.
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Voir aussi ces regards en ligne sur des sujets connexes :
Barbault R. et A. Teyssèdre, 2013. Les humains face aux limites de la biosphère. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°51, 23 novembre 2013.
Grison C., 2013. Chimie et écologie, une synergie de solutions vertes prometteuses : Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°47, 6 juin 2013.
Lavorel S., R. Barbault et J-C. Hourcade, 2012. Impact du changement climatique sur les écosystèmes et les services écosystémiques. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°30, 3 avril 2012.
Prévot-Julliard A-C., J. Clavel et P. Teillac-Deschamps, 2011. Les quatre R de la conservation. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°14, 22 mars 2011.
Cet article en ligne sur les effets rebonds liés aux progrès techniques :
Teyssèdre A., 2008. Les stratégies environnementales partielles sont illusoires. Vertitude 30, mai-juin 2008, 25-26.
Et ce numéro de LaRevueDurable sur l’impact des TIC
Les technologies de l’information et de la communication et l’impératif de la sobriété. LaRevueDurable n°49, juin-août 2013.
[Ce dossier de LaRevueDurable présente des données méconnues sur les impacts écologiques des TIC ainsi que des solutions pour les réduire : mines urbaines, ordinateur en bois, téléphone libre, réemploi, centres de données économes en énergie. Les utilisateurs de TIC y trouveront aussi des conseils pour prolonger la durée de vie de leurs équipements et réduire notablement leur empreinte écologique de surfeurs sur Internet.]
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Bonjour,
Je trouve ce « regard » très intéressant et très clair. Notamment, à propos de l’obsolescence accélérée des produits (qui est un de mes chevaux de bataille) : c’est bien que certaines organisations s’occupent de cette question et que les solutions proposées, bien que peu nombreuses, semblent bonnes. Intéressant aussi le point de vue de l’auteur sur la relation de complémentarité des usages/comportements consommateurs d’énergie, qui domine sur celle de substitution. Instructif également, je trouve, tout ce qui regarde les comparaisons énergétiques entre lire un livre papier et regarder la télévision ou surfer sur le web. J’ai appris des tas de choses, parfois réconfortantes pour moi qui suis plutôt du côté des “funestes avertissements”…
Voici ma question: dans le dernier paragraphe avant la conclusion, vous dites :
“Or, ce marché de carbone est très largement un échec, pour toutes sortes de raisons”. LESQUELLES ?
Merci pour ce « regard » et pour votre réponse,
Marthe
Bonjour
Il existe une vaste littérature sur le sujet des marchés de carbone, mais pour le dire en quelques mots les facteurs d’échec sont:
– la complexité du dispositif, qui a nourri les cabinets de consulting, et permis des fraudes comme la fraude à la TVA;
– le fait que les Etats-membres, et au travers eux les entreprises, aient toujours voulu des quantités importantes de quotas, ce qui a entraîné systématiquement un niveau faible de la tonne de carbone, donc peu d’incitation à réduire la pollution ;
– le fait que le carbone est un déchet, qui n’a pas de valeur économique, le rend difficile à gérer selon une logique marchande. Dans le domaine de la gestion des déchets le fait est très peu courant, l’approche par la réglementation ou l’investissement est beaucoup plus courante (exemple la RT 2012 sur la bâtiments, les normes d’émissions sur les voitures, les investissement dans le rail plutôt que la route etc.) ; plus généralement la gestion des déchets demande de se fonder sur une logique civique et non une logique marchande, puisque selon cette dernière l’objectif des acteurs est de s’en défaire le plus vite possible… ce qui dans d’autres domaines comme les déchets industriels a pu conduire à des dérives mafieuses (exemple: en Italie le déchet toxique est désormais la source première de revenu de la mafia; autre exemple: les déchets électroniques..) ;
– la fiabilité de l’ensemble s’affaiblit encore dans l’espace international où les cadres normatifs sont plus flous. Dans le cas du MDP (*) tout particulièrement, l’idée d’octroyer des quotas sur les émissions évitées est très peu fiable : il suffit de « gonfler » la « saleté » initiale du projet pour remporter des quotas à bon compte…
(*) MDP: Mécanisme de Développement Propre, adopté par les Etats signataires du Protocole de Kyoto sur l’atténuation du changement climatique en 1997. Ensemble de mesures impliquant les industries des pays développés dans le développement « propre » (pauvres en émissions de CO2) des pays en développement, dans le but notamment de freiner les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle globale. Cf. http://www.rac-f.org/DocuFixes/fiches_thema/Fiche_MDP.pdf. (Note de la coordinatrice)
Bonjour,
et merci pour ce regard prospectif, qui porte à la réflexion. Je suis d’accord avec les commentaires de Marthe et appuie sa question, mais ne trouve en revanche pas grand chose de « réconfortant » dans ce bilan globalement très négatif sur les impacts des nouvelles TIC…
Cependant, une certaine catégorie d’effets rebonds n’a pas été abordée dans cet article – effets multiples et donc très difficile à évaluer. Au delà des questions de substitution et de complémentarité des usages de techniques, c’est celle de l’impact (très polymorphe) de l’accroissement de l’accessibilité des informations sur les connaissances, représentations, valeurs, normes sociales, capacités individuelles (capabilities) et en définitive comportements/actions des individus et sociétés en faveur de la biodiversité et du partage équitable des ressources.
Schématiquement: Est-ce que l’accroissement partagé des connaissances – notamment sur le fonctionnement des écosystèmes – autorisé par les nouvelles TIC pourra être substantiel et suffisant, au regard de leurs multiples autres utilisations, pour contrebalancer leurs nombreux impacts négatifs sur l’environnement et le fonctionnement des sociétés?
Ou encore : Les sociétés peuvent-elles orienter l’utilisation des TIC vers le partage des connaissances pour une gestion collective, concertée et sobre des socio-écosystèmes – c.-à-d. vers la « maîtrise de la maîtrise » de la nature prônée par Michel Serre, évoquée par l’auteur de ce « regard » – et comment ?
Bien cordialement,
Anne Teyssèdre
Bonjour
C’est bien sûr la vision que défendent les partisans des TIC ; cependant il y a de nombreux contre-arguments :
– par exemple à Rio en 1992 les textes démontrent que l’information était déjà très bonne, presque sans TIC; au contraire la venue des TIC s’est accompagnée de reculs constants, de 92 à aujourd’hui ;
– du point de vue de la connaissances des risques une question comme le climat me semble avoir très peu progressé, depuis le premier rapport du GIEC et même ce qu’on savait avant; on peut se demander quelle est la productivité de la débauche de moyens mis pour « mieux » connaître la chose ;
– le problème me semble moins être le support (numérique papier etc.) que le contenu, car les TIC permettent aussi de vendre toujours plus de produits, d’occulter la destruction de la nature (du moment qu’on n’en parle pas, entre autres parce que c’est mauvais pour les affaires des acteurs en place, ou le rang de la France dans le monde).
Mais la référence à Michel Serres est tout à fait pertinente, de nombreuses personnes voient en effet dans les TIC la « maitrise de la maitrise » ; une autre manière de dire la même chose est d’affirmer que les TIC sont de la néguentropie, de l’information contre l’entropie. La force des TIC est d’entrer parfaitement bien dans les grands récits industriels – le revers est que précisément pour cette raison on peut penser qu’elles ne changeront rien à ce récit, et donc aux actions qu’il légitime… Et comme la charge de la preuve est plutôt du côté des critiques des TIC et des écologistes, il est à craindre que l’espoir suscité par les TIC ne conduise à retarder encore la prise de mesures effectives…
Ce sont là quelques remarques générales, ce n’est pas directement mon domaine de recherche, et il est extrêmement difficile d’étayer de manière précise les effets des TIC. Le faire prendrait du temps, et pendant ce temps encore une fois le business as usual continue de détruire la nature ; mais si on se base sur les effets des autres TIC, non numériques, il faut remarquer que les TIC se situent strictement dans la même ligne, qu’il n’y a aucun changement à la logique du toujours plus de production et de consommation.
Bien à vous,
FF
Bonjour Fabrice,
Dans votre réponse à Marthe, vous affirmez (entre nombreux arguments) que le Carbone (CO2) est un déchet sans valeur économique. Je comprends bien que le recyclage du CO2 atmosphérique par la végétation dans les réseaux trophiques (chaînes alimentaires) puisse difficilement être pris en compte dans les échanges économiques, s’agissant d’un « bien commun » paradoxalement peu rare, en excès à l’échelle globale. Mais estimez-vous aussi que le recyclage industriel -et donc la valorisation économique- du CO2 et d’autres gaz à effet de serre (GES) à la sortie des centrales à charbon et autres industries émettrices de GES ne peut jouer qu’un rôle très mineur dans l’atténuation du réchauffement climatique ?
[Par ailleurs, la taxation des émissions de GES est un autre moyen pour prendre en compte ces émissions au plan économique, en leur attribuant une valeur économique négative en quelque sorte.. Mais ceci est un autre débat!]
De manière générale et pour revenir aux TIC, accordez-vous peu d’impact/efficacité aux systèmes d’économie circulaire de recyclage des déchets, notamment électroniques ?
Bien cordialement,
Anne
Bonjour
Nous nous sommes mal compris : la valeur économique au sens marchand du terme ne se forme que s’il y a « valeur ajoutée » c’est-à-dire échange au cours duquel les deux parties se trouvent toutes les deux plus « riches » (monétairement) que si elles n’avaient pas échangé. Le recyclage du CO2 peut certes jouer un rôle dans l’atténuation du changement climatique mais cet objectif n’est pas un objectif économique. Concrètement une entreprise ne peut pas « vendre » ses tonnes de CO2, personne n’en veut, c’est même pour ça qu’on parle de « pollution ». Le CO2 n’est pas une richesse, c’est un sous-produit sans valeur des processus de production. Il n’est pas plus « valorisable », en l’état, que les déchets toxiques. La stabilité climatique par contre est une richesse, mais non économique. On ne peut pas acheter la stabilité climatique au mètre ou au kilo. Le problème est alors de savoir comment intégrer ce bien public qu’est la stabilité climatique dans le calcul économique des échanges, qui n’ont aucune raison (économique) d’en tenir compte.
Le pari des économistes dominants a été d’essayer de créer une marchandise « CO2 », sans rien changer d’autre. Je crois que c’est une erreur, pour les raisons indiquées. Le débat sur la taxe n’est pas un autre débat : c’est le même débat. Le point clé est de savoir comment attacher une valeur d’usage à la stabilité climatique, et comment à partir de là changer la structure des échanges économiques. Ca revient à attribuer une valeur négative au CO2, en tant que cet élément contribue à détruire la richesse (en l’état actuel des flux, la pollution CO2 n’est pas absolue mais relative). La société devrait donc demander moins de CO2, ou moins de produits intensifs en CO2 ; la production devrait investir davantage dans des solutions pauvres en CO2 etc. (pour ne prendre que cet aspect-là du problème).
Quand on pose les choses de cette manière, on voit qu’un marché de permis CO2 est une sorte de rustine technocratique permettant d’éviter de poser politiquement le problème du contenu de la production. Ce n’est que quand on a décidé ce qu’on veut produire qu’on peut ensuite investir. Avec un large débat démocratique sur les solutions face au changement climatique et plus généralement la crise écologique, nos modes de vie peuvent changer. D’ailleurs ils changent déjà : qui connaît le problème climatique met en oeuvre des solutions, à tous les niveaux, de l’individuel au global. Mais de cela les pouvoirs établis ne veulent pas, car ils ont peur de perdre le contrôle. Les voitures pourraient moins se vendre, ainsi que les smartphones. Les grands monopoles veulent avant tout être la solution du problème, ils réduisent donc le débat de manière à n’aboutir qu’à des conclusions très timides.
Le marché de carbone est le fruit de cette stratégie. Il traite les effets et non les causes. La cause est que les entreprises et les consommateurs n’attribuent pas de valeur d’usage au climat, pas d’importance. L’effet, ce sont les émissions de CO2 et la structure économique qui les génère. Avec le marché de carbone on a voulu non pas sauver le climat mais essayer de faire en sorte que les réductions de CO2 coûtent le moins cher possible. Au lieu de valoriser le climat, de lui donner de l’importance, on a essayé de sauver l’économie. Le résultat a donc été qu’en effet, on a sauvé l’économie. CQFD.
FF
Bonjour Fabrice,
Si j’ai évoqué la valorisation économique du CO2 et autres GES dans des systèmes d’économie circulaire, c’est parce que ces gaz en émission croissante dans l’atmosphère sont des composés chimiques à potentiel énergétique non négligeable qui, au delà de leur recyclage « naturel » dans les chaînes trophiques (à la base de l’ensemble de la biodiversité), peuvent/pourraient être recyclés à la sortie des industries émettrices (dont en particulier les centrales à charbon) par des procédés chimiques, biochimiques ou écologiques – recyclage en composés carbonés d’intérêt industriel ou en constituants biologiques (d’utilisations potentielles diverses).
Sans pronostic sur l’efficacité de ces recyclages industriels pour atténuer le réchauffement climatique (cf. effets rebonds sur la consommation globale d’énergie notamment), ces voies sont explorées depuis quelques années.
Voir par exemple, pour un recyclage écolo-industriel dans la croissance d’algues: http://www.gepea.fr/projets-de-recherche-17-recyclage-de-co2-issu-de-fum-es-industrielles-pour-la-production-contr-l-e-de-microalgues.html
Ou encore, pour les procédés chimiques (attention aux effets rebonds..) :
http://www.cea.fr/presse/liste-des-communiques/une-methode-simple-et-efficace-pour-le-recyclage-77013
http://www2.cnrs.fr/presse/communique/2309.htm
(Le méthane CH4, à l’effet de serre très supérieur à celui du CO2, est quant à lui un gaz plus réactif à valeur énergétique élevée. Il peut être utilisé – et est déjà valorisé au plan économique – comme carburant (« gaz naturel »), ou recyclé dans les chaînes trophiques par des bactéries méthanotrophes..)
Et si j’ai parlé d’un autre débat, c’est que cette discussion sur la valeur/valorisation économique des GES (« déchets polluants ») nous éloigne un peu du sujet de ce regard, l’impact des TIC sur l’environnement et leur contribution à la transition écologique!
Bien cordialement,
Anne
Je ne peux que confirmer cette analyse. Le numérique est un outil pertinent et performant lorsqu’il est utilisé à bon escient, par exemple un site web qui organise le covoiturage, un logiciel qui évite d’ingérer de faux médicaments, ou bien une application sur smartphone pour lutter contre la cécité dans des pays qui manque de médecins. Les exemples au service des êtres humains et de l’environnement sont légions, voir par exemple les derniers lauréats du prix Rolex.
Malheureusement, les « mauvais » usages (qui ont un impact négatif sur l’environnement et / ou sur les êtres humains) sont bien plus nombreux. La plupart du temps, il ne s’agit pas d’une volonté de nuire, mais bien de ce « toujours plus » qui alimente le paradoxe de Jevons. L’exemple sur les kilomètres parcourus est frappant. La situation est identique pour le papier (toujours plus de papier à mesure que l’on « dématérialise » l’information, pour la consommation électrique des TIC (alors même que la consommation électrique individuelle de chaque équipement baisse), etc.
Bref, ce n’est pas un problème technologique mais humain. On ne songerait pas à supprimer les équipements électroniques qui équipent les hôpitaux et sauvent des vies tous les jours. En revanche, il faudrait songer à utiliser nos équipements électroniques plus longtemps et à en faire bon usage (80 % de la bande passante internet est consommée pour transporter de la vidéo, 90 % du trafic mail est constitué de spam, etc.). Il « suffit » donc de redevenir raisonnable pour que le bilan s’améliore considérablement. C’est ce que l’on appelle la sobriété heureuse.
Bonjour,
C’est bien un problème humain, mais qu’il n’est guère possible de traiter à la seule échelle des individus du fait des effets rebonds sur la consommation mentionnés dans ce « regard ».
Voir par exemple, en anglais, cet article de BLake Alcott, 2008 : « The sufficiency strategy: Would rich-world frugality lower environmental impact ? » . Ecological Economics 64, 770-786.
Ou celui-ci : R. Madlener and B.Alcott, 2009. Energy rebound and economic growth: A review of the main issues and research needs. Energy 34, 370–376.
Ou, en français, cette « tribune » parue dans Le Monde en 2008 : « Environnement : Frugalité non ordonnée n’a pas d’effet » . A. Teyssèdre, Le Monde, supplément Economie page VI, 1er avril 2008.
Bien cordialement,
Anne T.